Tout est instable mais tout est possible

ou
Tant que l’impérialisme capitaliste durera, nous ne serons jamais assez de terroristes dans le monde.

par Diane L.

 

Lecture croisée de l’introduction à L’Histoire du Terrorisme de l’Antiquité à Daech, sous la direction de Gérard Chaliand et Arnaud Blin : Du terrorisme comme stratégie d’insurrection par Ariel Merari, édition Fayard, 2015 ; et de La lutte Tricontinentale : impérialisme et révolution après la conférence de la Havane*, Albert-Paul Lentin, édition François Maspero, 1966

*La Conférence Tricontinentale, s’est tenue en janvier 1966 à la Havane, suite à un appel de Fidel Castro et a rassemblé plus de 82 délégations révolutionnaires du Tiers-Monde. Son but était de créer une organisation de solidarité et de force internationales dans la lutte contre l’impérialisme.

 

Tout oppose une organisation terroriste à un appareil d’État. C’est une opposition du rationnel et de l’émotionnel, des rapport de force et d’une stratégie qui mise sur les effets psychologiques. Raymond Aron donne cette définition du phénomène : « Une action violente est dénommée terroriste lorsque les effets psychologiques sont hors de proportion avec des résultats purement physiques. » Ce qui fait la force d’un acte terroriste, c’est l’impact du choc psychologique par rapport à des violences physiques finalement faibles (relativement à des violences physiques quotidiennes pratiquées par les armées d’État).

Mais ce qui est nommé terrorisme aujourd’hui, c’est le terrorisme d’en bas. Pourtant, le terrorisme d’en haut, celui pratiqué par l’appareil d’État, l’emporte au cours de l’histoire : le nombre de victimes de terrorisme d’État est bien plus important au cours du XXème siècle que celui des victimes de groupes terroristes insurrectionnels. La place du terrorisme découle en fait d’une vision moderne de la politique où les dirigeants accordent beaucoup plus de place à l’opinion publique.

Le terrorisme est un instrument, une technique qui existe en fait depuis la pratique de la guerre. Sa définition aujourd’hui amène forcément une connotation désapprobatrice et négative, et qui induit un certain discrédit quant aux revendications de ceux qui opèrent.
Le terrorisme faisait d’abord référence à la violence et à la répression d’État (la Terreur en France notamment). Mais « terrorisme politique » peut signifier des actes violents commis contre des États, pour d’autres, l’oppression d’un État contre sa population, ou encore des actes belliqueux perpétrés par des États contre d’autres États. On s’en sert maintenant pour définir une violence préméditée, motivée politiquement et qui cible des personnes non combattantes. Il désigne donc plutôt la violence insurrectionnelle que la violence d’État. Au cours des luttes de libération nationales qui mêlaient dans la lutte armée guérilla et terrorisme, les terroristes étaient les combattants de la liberté. Ce sont les hommes politiques qui ont eu tout intérêt à présenter les termes « terroristes » et « combattants de la liberté » comme opposés et contradictoire, ce qui est stupide d’un point de vue logique puisque l’un désigne un mode opératoire et l’autre une cause.

Dans la lutte armée, la guérilla essaie d’établir un contrôle physique sur un territoire. Le terrorisme comme stratégie ne s’appuie pas sur des zones libérées pour consolider et élargir la lutte. Il reste dans un registre d’influence psychologique. Dans toute forme de guerre on retrouve évidemment une composante psychologique qui vise à miner le moral de l’ennemi et à renforcer la confiance en soi de ses propres forces. Mais cet élément est plus essentiel dans le terrorisme puisque les groupes qui utilisent cette forme de lutte sont toujours peu nombreux, insignifiants en regard des forces armées d’État. Les groupes terroristes, même face aux États les plus faibles, ne peuvent espérer gagner la bataille physiquement.

Tandis qu’il est difficile pour des insurgés de réaliser complètement leurs objectifs, les groupes terroristes ont plus souvent atteint des objectifs partiels. On peut les résumer en 4 types de réussite : le recrutement d’un soutien interne (la propagande par l’action), le fait de sensibiliser l’opinion internationale, l’acquisition d’une légitimité internationale (par la provocation et l’intimidation), l’obtention de concessions politiques partielles (la stratégie d’usure, où les gouvernements finissent, si leur existence n’est pas directement menacée, par céder complètement ou partiellement en regard des pertes et de la pression de l’opinion publique).

Tous les groupes occidentaux ont opté pour le terrorisme, même s’il est probable que les insurgés d’Europe occidentale voudraient être capables d’adopter la guérilla en tant que stratégie principale. Mais la guérilla nécessite un terrain favorable à de petits groupes mobiles et défavorable aux forces gouvernementales mécanisées et aéroportées.

Finalement, la forme que prend une insurrection – terrorisme, guérilla, protestation de masse ou n’importe quelle autre combinaison – est déterminée par les conditions objectives plutôt que par les conceptions stratégiques des insurgés. La distinction entre guérilla et terrorisme concerne en fait davantage les universitaires qui s’interrogent sur leur classification que les insurgés qui ont à décider de leurs actions. Le facteur le plus important c’est la capacité. Parce que le terrorisme est la plus fondamentale et la moins exigeante de toutes les formes d’insurrection, il a toujours été employé avec d’autres formes de luttes.

On peut bien sûr opposer au terrorisme la question de la morale. Mais la question encore plus fondamentale serait peut-être celle de l’essence même de jugement moral. Les changements de réglementations concernant la lutte contre le terrorisme sont une preuve supplémentaire de la relativité de la morale. Si la loi reflète les normes morales d’une société donnée, il est intéressant de remarquer que tous les États confrontés à la menace d’une insurrection ont édicté des lois d’exception ou des réglementations d’urgences permettant aux forces de sécurité d’agir d’une façon qui serait considérée en temps normal comme immorale.

En 1966 déjà, le représentant du Parti Communiste Uruguayen à la Tricontinentale avertit : « Le gouvernement réactionnaire a recouru aux mesures dites d’urgence : suspension des garanties constitutionnelles, censure de la presse, suspension des émissions de radio, interdiction des meetings, intervention dans les syndicats, emprisonnement de centaines de personnes dans tout le pays. ».

Quels que soient les résultats de la lutte contre l’impérialisme et sa répression, il apparaît partout que l’action légale devient de plus en plus difficile pour les mouvements politiques de gauche. Le choix de la lutte armée ou non ne dépend pas du caprice des révolutionnaires, mais du véritable rapport des forces et de l’activité des classes qui les représentent. Amilcar Cabral, représentant des organisations nationalistes des colonies portugaises explique la nécessité de la lutte armée : « Les luttes légales sont des luttes inégales. Les armes sont d’un seul côté, celui du pouvoir et de la police. Il n’y a de lutte véritable que lorsque les révolutionnaires eux aussi disposent d’armes. »

La forme de lutte contre les impérialismes est à redéfinir constamment, la lutte elle-même est toujours aussi légitime.

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Le 22 octobre 1941 : la fusillade de Chateaubriant

Le 23 octobre 1941, la presse nazie publiait la liste de 48 otages fusillés la veille. Dont 27 à Châteaubriant (au camp) avec la mention « Communiste ». 16 à Nantes, 5 au Mont Valérien avec la mention « Action en faveur de l’ennemi ». 50 autres le seront 48h après, à Souges, près de Bordeaux.

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C’est parce que les fusillades du 22 octobre 1941 furent « la première illustration éclatante » de la sauvagerie nazie et de la complicité du gouvernement de Vichy que son impact fut si fort. Dès 1945, au retour des déportés, les anciens, les familles des fusillés, décidèrent la création d’une Amicale regroupant les 3 camps où nos camarades avaient été internés.

Celle-ci a pour but de faire connaître aux jeunes ces années noires, comprendre le rôle joué par ses militants, pour la plupart dirigeants de grandes centrales syndicales.

–> http://www.amicale-chateaubriant.fr

Hashem al-Jazzeh, la Palestine asphyxiée

AshemPublié dans le Crassier Rouge de l’automne 2015

Par Jules F. et Simon P.

Triste anniversaire que celui du décès de notre ami palestinien Hashem Azzeh, qui nous avait ouvert ses portes lors de chacun de nos voyages en Palestine occupée. Il vivait dans sa maison de famille, en plein milieu de la colonie sioniste d’Hébron, colonie qui s’est implantée en plein centre ville où 400 colons sont protégés par 4 000 soldats. Grâce à eux, ces 400 colons imposent leur loi à plus de 160 000 Palestiniens.

Lors de nos différents voyages, les mots que nous entendîmes des colons voisins furent ceux-là : « Mort aux arabes et mort aux goys* ! ».

Il semble que les soldats israéliens aient exécuté leur volonté.

Le seul crime d’Hashem fut de refuser 20 millions de dollars pour partir de chez lui, de sa terre, de sa maison. Son acte de résistance fut de faire visiter sa maison, sa ville, son quartier colonisé, à des centaines de militants de tout horizons, pour montrer au monde entier la violence de la vie dans les colonies sionistes.

Ils veulent m’expulser de mes terres, mais je n’abandonnerai jamais, nous continuerons à lutter jusqu’à notre libération.

Ce résistant pacifiste, fut tué le 21 octobre par les forces d’occupation lors d’une intervention des forces israélienne à Bab al-Zawiya dans le centre Hébron. Il est mort asphyxié par des gaz lacrymogènes utilisés par les forces israéliennes. Hashem avait 54 ans, il était pour beaucoup d’entre nous « le dernier résident palestinien » au cœur de la vieille ville colonisée par les israéliens.

Nous avons une pensée pour le peuple palestinien, pour chaque résistant, pour les prisonniers politiques palestiniens mais plus particulièrement pour sa femme et ses enfants, aujourd’hui seuls au milieu d’une des colonies la plus violente de Cisjordanie.

On continue le combat en pensant aux mots de Hashem qui nous disait ceci quand on lui demandait ce qu’on pouvait faire :

Ne nous envoyez rien, pas de nourriture, de couvertures. Changez la position de votre gouvernement, ce sera la meilleure des actions.                                 

*non juifs

17 octobre 1961 : Ici on noie les algériens

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Le 17 octobre peut paraître comme un jour banal, une journée froide annonçant les premières neiges d’hiver. C’est dans cette atmosphère paisible que s’est déroulé le 17 octobre 1961, dans les rues de Paris, le massacre d’environ 300 manifestants algériens.

Ils étaient descendus sur les pavés dans la Capitale, lors d’une manifestation pacifiste pour l’in- dépendance de l’Algérie et contre le couvre-feu imposé aux nord-africains (fuyant les horreurs de la guerre qui sévissait dans leur pays) par la préfecture de Paris tenue par Maurice PAPON (qui sera jugé en 1998 pour complicité aux crimes de guerre sous l’Occupation. Mais il ne sera jamais condamné pour ses exactions du 17 octobre).

Cet événement sera marqué par la terrible répression policière qu’ordonnera le préfet à l’encontre des manifestants : ils seront frappés, lynchés, et beaucoup finiront jetés dans la Seine ! Au total : entre 200 et 300 morts. Cette date entachera à jamais l’Histoire de France. Dès lors, le Gouvernement de De Gaulle fera tout pour étouffer l’affaire, il emprisonnera et torturera les militants indépendantistes algériens pour tenter d’éteindre cette flamme revendicatrice.

Aujourd’hui, ce dossier sanglant commence tout juste à se rouvrir, mais il reste toujours un souvenir sensible, douloureux et tragique pour les familles des victimes.

Coopératives ouvrières et autogestion

Article original : https://roarmag.org/magazine/workers-control-in-the-crisis-of-capitalism/

Traduit par Alain T.

Par Dario Azzellini

En février 2016, une douzaine d’anciens ouvriers d’une petite menuiserie de la petite ville Grec de Patrida, à quelques 60 kilomètres de Thessalonique, en on eut assez. Depuis 2008, ils se faisaient arnaquer par les patrons. Avec la promesse de tout rembourser bientôt, les patrons ne payèrent plus l’intégralité des salaires, réduisirent les heures de travail et annoncèrent la faillite sans la rendre officielle. Mais la situation ne s’améliora jamais et les ouvriers ne virent jamais leur argent. Enfin, en décembre 2015, l’usine ferma. A l’heure actuelle, les dettes accumulées par l’entreprise en termes de salaires impayés tournent autour de 700 000 euros.

Les ouvriers ne croient pas voir un jour la couleur de tout cet argent. Au lieu de ça, ils décidèrent de reprendre l’usine et la faire fonctionner sous le contrôle des travailleurs. Ils contactèrent les ouvriers de l’usine réappropriée de Vio.Me à Thessalonique pour leur demander leur soutien. Les ouvriers de Vio.Me vinrent et aidèrent à construire la lutte et relancer la production dès que possible. Ils veulent reconvertir la production pour produire des bancs et des stands  pour les marchés et les kiosques  – des produits dont les gens ordinaires et leurs communautés ont besoin. Les ouvriers sont maintenant en lien avec des coopératives et des collectifs partout en Grèce, et prennent part aux mobilisations ainsi qu’à leur organisation.

UN PHÉNOMÈNE RÉPANDU

Ce que font les ouvriers de Patrida, des milliers d’ouvriers l’ont fait ces dernières années, depuis la crise capitaliste dans le monde entier. Les réappropriations de lieux de travail sont devenues plus visibles et connues en Argentine face à la crise de 2001 et 2002, quand elles devinrent un phénomène répandu. Au début de l’année 2016, il y avait environ 360 entreprises reprises par les travailleurs en Argentine, impliquant quelques 15 000 ouvriers ; au moins 78 entreprises ouvrières emploient 12 000 personnes au Brésil et presque une vingtaine en Uruguay. Au Venezuela, il y a plusieurs dizaines d’entreprises reprises par les travailleurs, dont certaines gérées à la fois par les ouvriers et les communautés, et quelques unes ont émergées au Mexique, en Inde et en Indonésie. Tout au long de la crise contemporaine, quelques 60 lieux de travail ont été repris en Argentine, une vingtaine au Venezuela, et quelques unes en Italie, en France, en Grèce, en Bosnie, en Croatie, aux États-Unis, en Égypte, en Turquie et en Tunisie.

azzelini-small-photoLes occupations de lieux de travail, les reprises d’entreprises et les luttes pour un contrôle par les travailleurs ne sont pas des phénomènes nouveaux. Les initiatives ouvrières pour le contrôle de leur entreprise sont historiquement apparues durant des situations de crises économiques, politiques ou sociales, durant des révolutions socialistes, nationalistes ou démocratiques; sous un socialisme proclamé par le gouvernement ou dans un contexte capitaliste, dans des périodes de production record et dans des phases de restructuration ou de déclin. Tout au long de l’histoire et partout dans le monde, sous chaque forme de gouvernement et de système politique, les travailleurs ont lutté pour prendre part au processus de décision au travail, et ont tenté de développer des formes de co-gestion et d’auto-gestion, ou de contrôle par les travailleurs.

Même sans expérience précédente dans la création de conseils ouvriers, l’administration collective ( que ce soit par assemblées ou par d’autres mécanismes de démocratie directe et de relations horizontales) est souvent revenue comme une tendance inhérente de la base ouvrière. Et les travailleurs ont prouvés qu’ils peuvent gérer des usines sous leur propre contrôle dans la plupart des industries, dont la métallurgie, le textile, la céramique, la préparation des aliments, le plastique et le caoutchouc, les imprimeries et autres; ainsi que dans le secteur tertiaire, avec des cliniques, des établissements d’enseignement, des médias, des hôtels et des restaurants.

UNE EXPÉRIENCE LIBÉRATRICE

Ce qui émerge clairement de l’héritage du contrôle par les travailleurs, que ce soit historiquement ou à l’heure actuelle, c’est son aspect libérateur en prenant une situation d’aliénation capitaliste et de contrôle autoritaire pour en faire un lieu de pratiques démocratiques. Les travailleurs en Argentine et en France font peut-être face à des conditions différentes, mais l’essence de leur lutte reste la même : s’opposer au processus capitaliste de la production, c’est à dire le fondement de toute société contemporaine, et construire, par des conseils et l’auto-gestion, des éléments d’une future société sans classe.

A partir de là, il est important de souligner que cet effort est entrepris par des travailleurs et communautés ordinaires, comme l’indique chercheur argentin Andrés Ruggeri :

Dans une entreprise reprise par les ouvriers se trouvent tous les travailleurs qui y étaient déjà. Ceci inclue tout le monde depuis “l’avant-gardiste de gauche” [sic] convaincu d’affronter directement le capital jusqu’à celui ou celle qui votait hier pour la première fois, ou qui était le meilleur ami de l’employeur. La conclusion est que l’autogestion n’a pas besoin d’avant-garde : tout le monde peut participer à un processus d’autogestion.

Comme Jeremy Becher le soulignait dans un article de 1973 :

Les conseils ouvriers ne possèdent pas de qualités secrètes les rendant formellement révolutionnaires. Ils ont, en revanche, plusieurs caractéristiques qui les différencient des syndicats. D’abord, ils se basent sur le pouvoir de travailleurs qui sont ensemble tous les jours et qui exercent un pouvoir continu sur la production. En suite, ils sont directement contrôlés par les travailleurs eux-mêmes, ces derniers pouvant révoquer leurs délégués à n’importe quel moment. Enfin, ils s’alignent à l’organisation déjà existante de la classe ouvrière en production plutôt que la diviser selon des lignes qui deviennent vite obsolètes, comme cela s’est produit à maintes reprises dans l’histoire du syndicalisme.

Des travailleurs prenant le contrôle d’un lieu de travail, ou bien luttant pour un contrôle ouvrier se trouvent souvent à faire face non seulement aux entrepreneurs privés, aux structures capitalistes et aux administrations des entreprises, mais aussi aux secteurs syndicaux et aux institutions gouvernementales. Presque toutes les expériences historiques de contrôle ouvrier se sont inévitablement confrontées aux partis politiques, aux syndicats et aux bureaucraties d’état, que ce soit durant la Révolution Russe, en Italie dans les années 70, en Pologne dans les années 50 et 80 ou de nos jours en Argentine, au Venezuela, en Grèce ou en Inde, pour ne donner que quelques exemples. D’un autre côté, ils ont souvent le soutient des communautés locales, de structures de solidarité et d’autres lieux de travail contrôlés par les travailleurs.

Les lieux de travail contrôlés par les ouvriers fonctionnent différemment d’une entreprise capitaliste : les relations sociales changent, le processus de travail change, et souvent les produits eux-même changent. Néanmoins, la pression du marché capitaliste est immense et souvent, les travailleurs doivent se compromettre d’une manière ou d’une autre puisqu’ils ne peuvent pas éviter complètement d’avoir affaire au marché.
Bien qu’il n’y ai aucun doute sur le fait que les interactions inévitables avec environnement capitaliste aient provoqué de sévères contradictions et des complications pour les entreprises  auto-gérées et soient souvent une source de conflits internes, ces dernières ont aussi prouvé qu’elles sont plus durables que de nombreuses entreprises capitalistes traditionnelles. Dans le cas de l’Argentine, sur les 205 entreprises auto-gérées étudiées en 2010, seul six d’entre elles avaient fermé leurs portes fin 2013, tandis que 63 nouvelles entreprises reprises par les travailleurs avaient été créées. Et elles ont non seulement survécu économiquement, mais elles ont aussi pu continuer d’appliquer leur orientation politique de processus décisionnel démocratique et d’égalité entre les travailleurs.

UN SYSTÈME DE VALEURS ALTERNATIF

Les lieux de travail sous contrôle ouvrier ne suivent pas un rationalisme capitaliste interne. Au lieu de cela, ils produisent et essaient d’appliquer leurs propres valeurs autant que possible. Ils le font même en sachant très bien que ces valeurs ne correspondent pas à une logique entrepreneuriale stricte, comme Ernesto, de l’imprimerie auto-gérée Chilavert à Buenos Aires le constate :

Nous sentons aussi la pression ici – nous vivons de notre labeur et devons le faire, ainsi, chaque heure de travail que nous décidons d’utiliser pour militer sur telle ou telle question sociale est perdue d’un point de vue capitaliste ; c’est de l’argent perdu puisqu’on ne l’a pas gagné. C’est ce qu’on nous apprend quand on est petit, c’est ce que tout le monde nous dit. Il y a ainsi une pression systémique constante pour nous incorporer, pour nous absorber. D’abord le système nous rejette, mais une fois qu’il se rend compte qu’il ne peut pas nous tuer, il nous incluse et nous transforme en quelque chose qui peut être acheté et vendu.

La plupart des lieux de travail sous contrôle ouvrier voient la solidarité avec d’autres luttes, en particulier pour de nouvelles récupérations, comme une part centrale de leur temps de travail. Presque toutes les réappropriations de lieux de travail ont eu du soutient d’autres entreprises auto-gérées. En général  elles sont en lien avec d’autres sociétés récupérées, mais aussi avec des coopératives plus militantes et des secteurs de l’économie solidaire. Les liens et les formes de coopération sont politiques mais aussi économiques. Autant que possible, les entreprises sous contrôle ouvrier préfèrent faire affaires avec d’autres entreprises auto-gérées.

La plupart des entreprises réappropriées par les travailleurs  maintiennent aussi un lien avec d’autres mouvements et organisations politiques ou sociales, ou bien avec les quartiers voisins. Presque toutes les entreprises auto-gérées s’engagent dans des activités politiques, sociales ou culturelles et 39% d’entre elles offrent même un espace permanent pour des centres culturels, des stations de radio, des garderies, des établissement d’enseignement et d’autres services et activités. Plus la réappropriation est récente, plus elle est connectée à d’autres mouvements. C’est aussi là d’où vient la force des entreprises auto-gérées.

Ce que Andrés Ruggeri décrit pour l’Argentine peut être étendu à la plupart des réappropriations tout autour du globe :

Un des aspects les plus intéressants des entreprises auto-gérées est leur relation avec les communautés, avec le social, et c’est ce que l’on veut dire quand on dit qu’aucune récupération ne se fait toute seule. Tout est dans le mouvement, dans la mesure où il y a eu beaucoup de militantisme impliqué dans ces récupérations. [Il y a] ainsi un bien plus gros mouvement avec des liens et des réseaux sociaux construits autour de chaque société reprise. [Ce mouvement] est très large et très fort, il change le sens même de l’entreprise. Si les travailleurs reprennent une entreprise tout seuls, si ils la transforment en coopérative et ainsi de suite, peu importe à quel point le processus interne est radical, si s’agit d’une entreprise  disposant uniquement d’activités économiques elle n’aura pas le potentiel transformatif qu’elle aurai avec tout le réseau entourant le mouvement.

Comme l’expose Gigi Malabarba, de WRC RiMaflow à Milan, en Italie :

On peut gagner si l’on fait partie d’une lutte plus vaste et augmenter dix fois, cent fois des expériences comme celles-là, pour nourrir l’idée qu’une autre économie est possible. Si l’économie des patrons est en crise, on doit développer une idée différente de l’économie.

Cette « économie différente », une économie fondée sur les besoins et les désirs des travailleurs est non seulement expérimentée et développée en pratique, mais les entreprises reprises par les travailleurs rencontrent aussi régulièrement d’autres lieux de travail réappropriés, des coopératives ouvrières et des laboratoires de recherches pour discuter et partager leurs expériences d’une « économie des travailleurs ». Des assemblées continentales et mondiales ont lieu tous les deux ans. Cette idée vient d’Argentine, où plusieurs rencontres de ce genre ont été organisées ces dernières années. En commençant à un niveau national, à l’heure actuelle sept assemblées en Amérique Latine et quatres assemblées mondiales ont déjà eu lieu.

azzellini-small-illustrationEn 2014, la première assemblée nord-américaine et la première assemblée européenne et méditerranéenne de « L’Économie des Travailleurs » se sont tenues. La rencontre européenne a eu lieu dans l’usine réappropriée des Fralib près de Marseille. Quelques 200 personnes ont assistées à l’assemblée, dont des militants, des travailleurs de cinq usines auto-gérées en Europe et une en Argentine, et des chercheurs venus d’Europe, du Méxique, du Brésil et d’Argentine. L’idée derrière ces rencontres est de créer un espace auto-organisé pour débattre des problèmes communs et différents auxquels les entreprises auto-gérées font face, et comment elles peuvent utiliser ces différentes expériences pour construire un réseau entre elles et avec d’autres formes  de production alternatives, auto-gérées et démocratiques pour créer une nouvelle économie au service des travailleurs et des communautés, et non l’inverse.

Il n’y a aucun doute quant au fait que les lieux de travail réappropriés gagnent en visibilité et que la prise de contrôle devient de plus en plus une option à prendre en compte dans les luttes ouvrières. Étant donné que la crise financière, économique, politique et sociale du capitalisme qui a généré les réappropriations actuelles persiste encore, les prises de contrôles par les travailleurs vont  probablement continuer.