Les Archives du Marxisme Noir et l’Histoire du Radicalisme Noir au Vingtième Siècle

makalani-talkArticle original : http://www.aaihs.org/the-archive-of-black-marxism/

Traduit par Hugo A.

Par Minkah Makalani

C’est le second jour de la table ronde d’AAIHS (African American Intellectual History Society) autour du livre d’Hakim Adi « Pan-Africanisme et Communisme ». Nous commençâmes par une introduction de Keisha N. Blain commentée par Gwendolyn Mildo Hall. Dans de cette entrée, Minkah Makalani nous offre un apperçu historiographique et soulève des questions concernant les ressources d’archives sur lesquelles Adi s’appuie.

Minkah Makalani est Maître Assistant au Département d’Études Africaines et de la Diaspora Africaine à l’Université du Texas. Ses points d’étude comprennent le radicalisme noir, la diaspora Africaine, les intellectuels, la théorie et les mouvements sociaux noirs. Makalani est l’auteur de « In Cause of Freedom: Radical Black Internationalism from Harlem to London, 1917-1939» (University of North Carolina, 2011). En outre il a édité un numéro spécial de Social Text sur [la] « Diaspora and the Localities of Race, » 2009 Vol. 27, N° 1 98 : 1-9, ses articles ont été publiés dans les journaux Souls et le Journal of African American History, en plus des collections White Out: The Conitnuing Significance of Racisme, and Race Struggles (Routledge, 2003).

« Les écrivains et organisateurs des études de l’histoire Nègre on atteint une étape critique de leur travail. Ils ont accumulé un corps de faits magistral démontrant le rôle actif des Nègres dans la fabrique de l’histoire Américain et, notamment, dans la tradition libérale et révolutionaire Américaine… Et ensuite ? Seulement se contenter d’accumuler des faits ?… Les faits historiques, en tant que faits ne peuvent tout accomplir. Ils se doivent d’être organisés à la lumière d’une philosophie de l’histoire » C.L.R. James, « Key Problems in the study of Negro History »

« Les documents d’archives coloniaux Néerlandais ont moins vocation de chroniques d’une histoire coloniale, que de substances actives, génératives chargées d’histoires, que de documents chargés d’itiniraires propres. » Ann Laura Stole, « Along the Archival Grain »

L‘ouverture des archives d’état Russes au début des années 90 ont permis, pour la première fois, une vue sans précédent de l’Internationale Communiste (Komintern) de V. I. Lénine et des nombreux partis communistes nationaux la constituant. Pour de nombreux intellectuels écrivant sur la gauche Américaine, un tel accès miroitait la promesse de faits incontestables desquels découlerait l’histoire vraie du communisme international. Peu seront surpris d’apprendre que des historiens de la Guerre Froide localisèrent en ces volumineux dossiers la documentation nécessaire confirmant leur soupçons de longue date concernant les intrigues Soviétiques et son contrôle sur le communisme Américain. Il aurait dû être aussi peu surprenant que des historiens de la gauche reflètent un tel positivisme afin de démontrer le mérite du communisme international et l’autonomie du Parti Communiste Américain. Concernant les noirs faisant parti de mouvements communistes, les arguments respectifs de ce débat ne changèrent guère, le premier représentant toujours les communistes noirs comme des pions naïfs ou des agents subordonnés au Kremlin, et le second en représentant les communistes Américains et Soviétiques, dans leur globalité, comme une force antiraciste et anti-coloniale. À chacun le méchant ou me héros de l’histoire demeurait la figure centrale du Komintern et ses partis membres, les noirs n’apparaissant que pour justifier leurs assertions antagoniques.

Plus important, à ce moment des historiens tels que Nell Painter ou Robin D.G. Kelley avaient déjà publié des travaux révolutionnaires comptant des histoires bien plus fascinantes de la gauche noire. Plutôt que des histoires du Komintern, ils rompirent avec les archives du Marxisme noir, « l’ensemble conceptuel et idéologique » de préoccupations et de questions couvrant les arguments et les conclusions estimées acceptables en écrivant sur le radicalisme noir, et redécouvrirent une tradition radicale noir depuis longtemps submergée (ou plutôt, généralement rejetée ou ignorée)(1). Kelly et Painter, et durant les vingt dernières années de nouveaux intellectuels qu’il influencèrent, attirèrent l’attention sur des entretiens, des autobiographies, des histoires personnelles, des périodiques radicaux, des tracts, de la musique, de la poésie, et même sur des enregistrements de surveillance du gouvernement afin de d’écarter l’histoire de la gauche américaine de concepts de héros ou de méchants. Ils battirent des récits laissant place à tout un spectre de motivations, initiatives, désirs, peurs, échecs et progrès de noirs qui, pour différentes raisons, trouvèrent intérêt dans les idées de Marx, Lénine, Trotski ou Mao, et les mouvements communistes et socialistes mondiaux qu’ils menèrent. On remarque également, dans ce corpus grandissant de littérature, l’influence du Marxisme noir classique de Cedric Robinson, en particulier son insistance sur la tradition radicale noire qui anticipa et dépassa la rencontre plutôt brève entre radicalisme noir et gauche blanche au Vingtième Siècle. Privilégiant les subtilités de la vie politique noire et la complexité de sa pensée, ce nouveau corpus, à l’instar de Painter et Kelley, batis souvent des récits ne recourant que singulièrement aux archives Soviétiques.

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Le très exhaustif et très recherché « Pan-Africanism and Communism: The Communist International, Africa and the Diaspora, 1919-1939 » d’Hakim Adi rejoint ce champs croissant doté de l’intention d’explorer comment les communistes noirs influencèrent et façonnèrent la politique du Komintern concernant la à jamais énigmatique Question Nègre. Écrivant sur cette histoire en se basant quasi-intégralement sur des sources d’archive Russes, Adi nous présente un aperçu formidablement détaillé d’activités organisationnelles de communistes noirs à travers le monde, produisant ainsi une description peut-être même excessive de la participation mondiale des noirs au sein du communisme organisé (2). Les personnes familières avec les travaux de Brent Hayes Edwards, Winston James, Joyce Moore Turner, Erik McDuffie, Leslie James ou Matthew Smith reconnaîtront la plupart des noms d’organisations cités dans l’œuvre d’Adi . Ce qui est ici impressionnant, cependant, est la richesse d’information sur des figures telles que George Padmore, Tiémoko Garan Kouyaté, Otto Huiswoud, Maw Blancourt, James Ford ou Jacques Roumain. Aussi exhaustive est l’attention portée à la tentative la plus prometteuse du Komintern d’organiser les travailleurs noirs à l’échelle mondiale, l’International Trade Union Commitee of Negro Workers (Commité Syndical International des Travailleurs Nègres) (ITUCNW). Sous la direction de George Padmore (1931-1933), l’ITUCNW devint un réseau international de travailleurs noirs radicaux en Afrique, aux Caraïbes et en Europe, tandis-que son journal le « Negro Worker », atteint des milliers de travailleurs à travers la diaspora. Aussi impressionnant est l’esquive d’Adi de la pratique historique de ne parler que d’un ou deux lieux, ce dernier choisissant plutôt de couvrir l’histoire de l’ITUCNW en Afrique du Sud, à Paris, Londres, les Caraïbes et en Afrique de l’Ouest coloniale.

Le titre du livre «Pan-Africanism and Communism » ( Pan-Africanisme et Communisme) devrait expliciter l’écart prit quant à la nécéssité d’une dichotomie entre communisme et pan-Africanisme implicitée par George Padmore dans son auto-historique « Pan-Africanism or Communism?» (Pan-Africanisme ou Communisme ?) Selon Adi, à partir de son Quatrième Congrès en 1922, si ce n’est son Second en 1920, on pourrait parler « de l’approche Pan-Africaniste de la Question Nègre du Komintern ». En effet, selon sa propre biographie politique et intellectuelle, Padmore dément l’idée d’une quelconque incompatibilité entre les deux concepts. Bien qu’il fut amené à mépriser ce qu’il considérait comme « l’assertion prétentieuse du Communisme doctrinaire, que lui seul détient la solution des complexes problèmes raciaux, tribaux et sociaux-économiques qu’endure l’Afrique », le fait demeure qu’il bâtit un réseau radical diasporique Africain concentré sur une libération pan-Africaine à par l’ITUCNW. L’ironie qu’un historien soulève, est que les restrictions et la richesse relative de ressources du Komintern « ont permis à Padmore d’avancer vers des idées d’une libération noire demeurant dans les limites d’un spectre d’analytique Marxien (3).
Adi a raison de voir dans la formulation du pan-Africanisme ou Communisme de Padmore, une juxtaposition n’ayant existé ni à l’échelle théorique, ni à l’échelle historique (4), bien qu’il eut la présence d’esprit de prendre en considération le sentiment de Padmore que la politique sectaire du Komintern isola l’ITUCNW des masses colonisée, et son intuition quand aux ravages du racisme de communistes blancs abattant sur le groupe. L’attention portée par Adi afin de savoir si Padmore démissionna du Komintern ou en fut exclus, selon mon interprétation, demeure une question désespérément empirique qui ne dévoile que peu de choses. Les preuves archivistiques semblent suggérer que Padmore fut exclus, et comme je l’ai soutenu dans mon livre, « In the Cause of Freedom », il semblerait que Padmore avait quitté l’organisation lorsqu’il en fut exclu. Bien qu’il n’y ait peu de preuves que le Komintern chercha à liquider l’INTCUW, comme Padmore le déclarait, il est cependant clair que son mécontentement de Moscou le mena à questionner son intérêt pour la libération diasporique, et qu’à partir de 1933 il opérait indépendamment de ses directives. Nous pouvons remarquer la même indépendance de pensée et d’action avec Garan Kouyaté, proche collaborateur de Padmore avant et après son expulsion du PCF. Plutôt que de considérer une telle indépendance comme une preuve en soi, permettant d’analyser cet épisode, Adi ne remet en question que les explications de Padmore lors de son départ du Komintern, et suggère également que Kouyaté falsifia les siennes, contenues dans les documents officiels du Komintern afin de présenter « ce qu’il pensait que son audience voudrait entendre ». Ce sont des questions historiques tout à fait légitimes, bien qu’apparemment il ne vint jamais à l’esprit d’Adi de se demander si représentants du Komintern et les secrétaires des partis nationaux n’avaient pas présenté leurs interactions avec leurs camarades noirs sous un faux jour ou falsifié des rapports les plaçant sous un angle plus favorable.

La question des «faits» de cette question sont moins en cause que la manière dont on approche l’archive de laquelle sont tirés ces « faits ». Naguère, Michel-Roplh Trouillot implora les intellectuels de rester attentifs aux puissances en jeu lors de la création et le recueil de sources, les choix archivant des silences et les récits historiques dont ils sont tirés. Suivant Trouillot et Ann Laura Stoller, nous devons toujours demander, qu’il s’agisse des les National Archives Américaines, le Public Record Office Britannique, les archives d’État d’Histoire Sociopolitique Russe ou le Schomburg, quelles histoires ces sources tentent de narrer ? Il me semble que l’argument de C.L.R James, que d’uniquement accumuler les faits manque la question plus importante de savoir comment l’on approche le passé, ce que Trouillot apprèle « le moment d’importance rétrospective (la confection de l’histoire). »

L’échec d’Hakim Adi quant à approcher les sources archivistiques Russes de manière critique donnent au Pan-Africanisme et au Communisme un air sinistre d’approche historiographique suranée du radicalisme noir. Étant donné l’attention particulière aux faits et gestes des communistes noirs, on pourrait aisément rater que la figure centrale de cette histoire, son héros pour ainsi dire, ne sont ni les communistes noirs, ni l’ITUCNW, mais bien l’Internationale Communiste, une structure inébranlablement anticolonialiste « tentant de réponde à la Question Nègre depuis sa genèse ». Nous avons tendance à voir les communistes noirs comme des travaillant diligemment pour le Kommintern, se détournant de sa sagesse ou ignorant ses directives, mais plutôt peu n’est perçu de leur idées et initiatives personnelles. Dans d’autres cas, le Komintern nous apparaît tel un automate plutôt que comme un groupe guidé par des individus sûrement munis de bonnes intentions, ayant pris en compte une variété d’idées arrivés à une décision donnée, et que ces décisions étaient parfois imparfaites, débattables, auraient pu s’appliquer différemment. Nous voyons Lénine présenter l’approche du Kommintern concernant la Question Nègre avant le Second Congrès de 1920, mais n’entendons rien de son débat avec M. N. Roy, le radical Indien dont la contre-proposition de libération nationale lors de ce congrès renseigna presque dix ans d’efforts du Komintern autour de la question de la race- des efforts authentiquement antiracistes, anticolonialistes bien que souvent maladroits ou malavisés. Le Komintern n’eut jamais vraiment d’approche Pan-Africaine en raison de la présence de membres Asiatiques tels que Roy contribuèrent à transformer ce mouvement en un mouvement mondial au sein duquel les radicaux noirs estimèrent qu’il pourraient mettre en œuvre une libération diasporique Africaine.

L’attention minutieuse d’Adi à l’encontre de l’ITUCNW dans la deuxième partie de « Pan-Africanism and Communism », traitant du groupe en France, en Angleterre, dans les Caraïbes, en Afrique de l’Ouest coloniale et en Afrique du Sud, résistera aux affres du temps et aux critiques cinglantes de ses contemporains. En effet, cette œuvre constituera une référence à partir de laquelle de futurs intellectuels continueront d’examiner cette organisation ainsi que l’importance de ses membres dans l’entreprise de compréhension globale de la politique radicale noire. En traitant de l’ITUCNW au sein de ses sections locales, Adi clarifie l’importance de chaque contexte national dans les développements et les contraintes de ce que le groupe fut capable d’accomplir, dans son potentiel et de ses espérances irréalisées.

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Lamine Senghor (au centre et au premier plan)

Un exemple nous suffira pour conclure. En 1926, plusieurs communistes noirs au sein du Parti Communiste Français rejoignirent le Sénégalais Lamine Senghor, qui quitta le PCF et forma le Comité de Défense de la Race Nègre (CDRN). Le CDRN de Senghor est issu de son implication antérieure dans la Ligue Universelle pour la Défense de la Race Noire, une organisation anti-coloniale fondée en 1924 par le radical Dahoméen Kojo Tovalou Houenou. On peut se demander à quoi aurait ressemblé l’histoire racontée par Adi si ce dernier avait pris en compte les efforts d’Houénou de lier son groupe à l’UNIA de Marcus Garvey et au NAACP de W.E.B Du Bois, efforts traduisant la vision de désirs politiques diasporiques ayant influencée de nombreuses interactions entre les radicaux noirs au sein du Kommintern -Les correspondances entre Lovett Fort-Whiteman résidant aux États-Unis et Josep Gothon-Lunion résidant quant à lui à Paris ; les échanges lors du Congrès de Bruxelles de 1927 entre Senghor, le Sudafricain Josiah Gumede et Richard B. Moore, ancien membre de l’African Blood Brotherhood. De par la nature épisodique des apparitions de tels échanges, leur potentiel de composants d’une autre forme d’anti-colonialisme diasporique reste inexploré. Il est certain que l’œuvre d’Adi va dans le sens des fibres d’une structure archivistique Russe préservant les distinctions nationales entre ses différents partis, elle même reflet de l’orientation nationaliste de l’internationalisme du Kommintern. Cependant, Adi donne une idée des possibilités disponibles en se séparant d’une telle logique, bien qu’il subsiste en son œuvre des moments de dissonance : la réponse noire internationaliste quand à l’invasion Italienne de l’Abyssinie; les révoltes ouvrières Caribéennes de 1937 et 1938 qui servirent de baromètre du déclin de l’Empire Britannique.

L’œuvre d’Hakim Adi confirme qu’il y a, en effet beaucoup à apprendre des rencontres décennales entre radicalisme noir et communisme international. Et il a, peut être malgré lui, fourni plus de bases afin de dépasser cette diminution des rendements concernant toute enquête concernant principalement le Kommintern. En effet la richesse des travaux apparus en seulement ces dix dernières années se sont fertilement basés sur ses amples recherches. Adi a de tout évidence apporté sa pierre à l’édifice de ce que l’on pourrait désormais appeler une tradition radicale noire autonome qui, comme d’autres l’ont démontré, a su s’actualiser de façons innovantes, parfois de manière productive, d’autres fois plutôt fâcheusement, au sein du mouvement communiste international afin d’atteindre une libération diasporique.

  1. Je m’inspire ici de la conception de Michel Foucault de l’archive non seulement comme d’une institution mais aussi comme d’un « système d’énonciabilité » gouvernant ce qui peut et ne peut pas être dit. Également important à ma réflexion, la notion de « problème-espace. » de David Scott.

  2. Voir l’œuvre aussi magistrale de Holger Weiss

  3. Leslie James « George Padmore and the Decolonization from below »

  4. Pour d’autres approches, voir « George Padmore : Pan-African Revolutionary »

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Le néolibéralisme : un projet politique

harveyTraduit par Hugo A.

Par David Harvey

 

Il y a onze ans, David Harvey publia A Brief History of Neoliberalism ( Une Histoire Brève du Néolibéralisme ), désormais un des livres les plus cités sur le sujet. Les années qui ont suivi ont subi de nouvelles crises économiques mais également de nouvelles vagues de résistance, leurs critiques de la société contemporaine prenant souvent pour cible le « néolibéralisme. »

Cornel West parle du mouvement Black Lives Matter comme d’« une remise en cause du pouvoir du néolibéralisme » ; feu Hugo Chávez appelait le néolibéralisme un « chemin vers l’enfer » ; et les leaders travaillistes utilisent de plus en plus ce terme pour décrire un milieu plus vaste où les luttes au sein du travail se passent. La presse mainstream s’est elle aussi approprié l’usage de ce terme, ne serais-ce que pour défendre le fait que le néolibéralisme n’existe pas.

Mais, au juste, de quoi parlet-on lorsque l’on parle du néolibéralisme ? Est-ce une cible utile pour les socialistes ? Et comment ce terme a-il muté depuis sa genèse qui survint à la fin du vingtième siècle ?

Bjarke Skærlund Risager, un collègue doctorant au Département de Philosophie et d’Histoire des Idées à l’Université d’Århus, s’est assis avec David Harvey afin de débattre de la nature politique du néolibéralisme, des manière dont il a transformé les modes de résistance, et de pourquoi la Gauche doit toujours considérer sérieusement à mettre fin au capitalisme.

De nos jours, le néolibéralisme est un terme largement utilisé. Cependant, ce à quoi se réfèrent ceux qui l’utilisent n’est pas toujours clair. Son usage le plus systématique peut se référer à une théorie, un ensemble d’idée, une stratégie politique ou à une période historique. Pourriez-vous commencer à présenter la manière dont vous comprenez le néolibéralisme ?

J‘ai toujours perçu le néolibéralisme comme un projet politique porté par la classe capitaliste lorsqu’ils se sentirent vivement menacés aussi bien politiquement qu’économiquement à la fin des années 60 jusqu’au années 70. Ils tentaient désespérément de lancer un projet politique qui endiguerait le pouvoir du travail.

Par bien des aspects, ce projet était un projet contre-révolutionnaire. Il a tué dans l’œuf ce qui, à l’époque représentait un mouvement révolutionnaire, et ce, dans la majorité des pays en développement -Mozambique, Angola, Chine etc. – mais également la marée montante des influences communistes dans des pays tels que l’Italie et la France ou, dans des proportions moindres, la menace d’un renouveau en Espagne.

Même aux États-Unis, les syndicats avaient organisé un Congrès Démocratique aux intentions plutôt radicales. Au début des années 70, au côtés d’autres mouvements sociaux, poussèrent un grand nombre de réformes et d’initiatives réformistes à l’encontre du patronat : L’Environemental Protection Agency (Agence de Protection Environnementale), l’Occupational Safety and Health Administration (Administration de la Santé et de la Sécurité au Travail), les agences de consommateurs, et toute une variété d’éléments tournaient autour de l’idée de donner plus de pouvoir au travail, plus qu’il n’en avait jamais eu.

Dans ce cas de figure il y avait, en effet, une menace globale pesant sur le pouvoir de la classe capitaliste et par conséquent la question se posant était, « Que faire ? ». La classe dirigeante n’était pas omnisciente mais ils avaient bien discerné qu’il leur faudrait lutter sur plusieurs fronts : le front idéologique, le front politique et par dessus tout qu’ils devraient lutter afin de restreindre le pouvoir du travail par tous les moyens nécessaires. Ainsi en émergea un projet politique que j’appellerais néolibéralisme.

Pourriez-vous nous parler brièvement des attaques menées sur le front idéologique et politique ?

En ce qui concerne front idéologique, cela signifiait suivre les conseils d’un type nommé Lewis Powell, ce dernier a ensuite écrit une lettre disant que les choses étaient allées trop loin, que le capital devait être un projet collectif. Cette lettre a permis de mobiliser la Chambre de Commerce et la Business Roundtable (lobby conservateur NdT).

Les idées étaient également importantes pour le front idéologique. L’opinion, à l’époque, était que les universités étaient difficilement organisables en raison de leur esprit trop libéral (au sens américain comprendre de gauche NdT), alors ils organisèrent tous ces think tanks comme le Manhattan Institute, l’Heritage Foundation, ou l’Ohlin Foundation. Ces think tanks ont amenés les idées de Freiderich Hayek et Milton Friedman ou encore la politique de l’offre.

L’idée était de faire accomplir des recherches sérieuses par ces think tanks et pour certains ce fut le cas – Par exemple le National Bureau of Economic Research une institution financée par des fonds privés mena une recherche exhaustive et d’excellente qualité. La recherche en question allait ensuite être publiée indépendamment, influencer la presse et peu à peu infiltrer les universités.

Ce procédé prit beaucoup de temps. Je pense que nous avons atteint un point ou quelque chose de l’ordre de l’Heritage Foundation n’est plus nécessaire. Les universités sont désormais complètement prises en charge par les projets néolibéraux les entourant.

En ce qui concerne le travail, le défi était de mettre en compétition le travail domestique et la main-d’œuvre mondiale. Un moyen pour atteindre ce but était d’ouvrir le pays à l’immigration. Dans les années 60 par exemple, les Allemands importaient du travail Turc, les Français du travail Maghrébin, les Britanniques du travail de leurs colonies. Mais cela à causé une quantité non négligeable d’insatisfactions et de troubles.

C’est pourquoi ils choisirent plutôt de déplacer le capital directement où la force de travail bon marché se situait. Mais pour que la mondialisation fonctionne, une réduction des tarifs et un accroissement du capital financier étaient de mise, le capital financier étant la forme de capital la plus mobile. C’est ainsi que le capital financier ou des choses comme le régime de changes flottant devinrent des éléments critiques de l’endiguement du travail.

Au même moment, les projets idéologiques visant à privatiser et à déréguler créèrent du chômage. Par conséquent, chômage chez soi , délocalisation déplaçant les emplois à l’étranger et un troisième élément : le changement technologique, la désindustrialisation par l’automatisation et la robotisation. Telle était la stratégie de destruction du travail.

C’était un assaut aussi bien idéologique qu’économique. Pour moi, c’est vraiment la nature du néolibéralisme : c’était un projet politique, et je pense que la bourgeoisie ou la classe capitaliste l’ont mis en marche petit à petit.

Je ne pense pas qu’ils ont commencé par lire Hayek, je pense qu’ils se sont intuitivement dit, « Nous devons détruire le travail, comment s’y prendre ? » Et qu’ils se sont rendus compte qu’il y avait une théorie pouvant légitimer leurs actes.

 

Depuis la publication d’Une Brève Histoire du Néolibéralisme en 2005, beaucoup d’encre a coulé sur ce concept. Il semble y avoir deux camps principaux : les intellectuels qui sont plus intéressés par l’histoire intellectuelle du néolibéralisme et ceux plus soucieux du « néolibéralisme existant actuellement » Où vous situez vous ?

 

Une tendance existant dans le milieu des sciences-sociales, à laquelle je tente de résister, tend à chercher des théories de la balle unique un peu partout. Ainsi, une partie d’individu déclarent que, hé bien, le néolibéralisme est une idéologie et donc en écrivent une histoire idéaliste.

Une version de ce dont je viens de parler est la théorie de gouvernementalité de Foucault, percevant la présence de tendances néolibérales dès le dix-huitième siècle. Mais si l’on approche le néolibéralisme seulement sous l’angle d’une idée ou d’un ensemble limité de gouvernementalité, vous lui trouverez alors de nombreux précurseurs.

L’élément manquant ici, c’est la manière dont la classe capitaliste a orchestré ses efforts pendant les années 70 et au début des années 80. J’estime qu’il serait pertinent d’estimer qu’à partir de ce moment -au sein du monde anglophone en tout cas- la classe capitaliste est devenue relativement unie.

Il se sont mis d’accord sur de nombreux points, comme le besoin de disposer d’une force politique les représentant. En résultat la capture du Parti Républicain et une tentative, dans une certaine mesure, de saper le Parti Démocrate.

A partir des années 70, la Cour Suprême a pris un certain nombre de décisions permettant à la classe capitaliste d’acheter les élections plus aisément qu’autrefois.

Par exemple, on voit désormais des réformes de financement de campagnes qui considèrent les contributions auxdites campagnes comme une forme de liberté d’expression. Il y a, aux États-Unis, une longue tradition d’achat des élections par des capitalistes, mais tout cela est désormais légal plutôt qu’une corruption dissimulée.

Dans l’ensemble, je pense que cette période peut être définie par un vaste mouvement provenant de nombreux fronts, idéologiques et politiques. Et la seule manière d’expliquer ce vaste mouvement est de reconnaître le haut degré de solidarité de la classe capitaliste. Le capital a réorganisé son pouvoir en une tentative désespérée de recouvrir sa puissance et son influence économiques, sérieusement élimées dès la fin des années 60 jusqu’au années 70.

 

De nombreuses crises ont eu lieu depuis 2007. Comment le concept de néolibéralisme et son histoire peuvent nous aider à les comprendre ?

 

Peu de crises ont eu lieu entre 1945 et 1973 ; il y a eu des moments très sérieux mais pas de crises majeures. Le virage vers des politiques néolibérales s’est négocié au milieu d’une crise dans les années 70, et le système entier n’a été qu’une série de crises depuis ce jour. Et bien sûr, de telles crises produisent les conditions de crises futures.

Entre 1982 et 1985, une crise touchait le Mexique, le Brésil, l’Équateur, quasiment tous les pays en voie de développement y compris la Pologne. En 1987-88 une grosse crise éclata au sein des institutions de prêt et d’épargne aux États-Unis. En Suède ce fut en 1990, et toutes les banques furent nationalisées.

Puis, bien sûr ce fut le tour de l’Indonésie et de toute l’Asie du Sud-Est en 1997-98, puis la crise se déplaça en Russie puis au Brésil et atteint l’argentine en 2001-02.

Des problèmes survinrent aux États-Unis en 2001, dont on se débarrassa en transférant l’argent du marché financier au marché immobilier. En 2007-08, ce marché de l’immobilier implosa et l’on se retrouva avec une nouvelle crise.

Vous pouvez prendre une carte du monde et observer les tendances de crise se déplace. Penser en terme de néolibéralisme est utile pour comprendre ces tendances.

Une des plus grosses manœuvres du néolibéralisme fut de chasser tous les Keynésiens de la Banque Mondiale et du Fond Monétaire International en 1982 – un grand ménage de tous les conseillers économiques défendant un point de vue Keynésien.

Ils furent remplacés par des théoriciens néoclassiques de l’économie de l’offre, et leur première décision fut de faire adopter au FMI une politique d’ajustement structurel en cas de crise, peu importe son lieu d’occurrence.

En 1982, sans grande surprise, eut lieu une crise de la dette au Mexique. Le FMI déclara « Nous allons vous sauver. » Ce qu’il firent en fait, fut de sauver les banques d’investissement à New York et d’implémenter une politique d’austérité.

La population du Mexique a souffert de quelque chose de l’ordre de 25% de perte de son niveau de vie dans les quatre années qui suivirent 1982, résultante de la politique d’ajustement du FMI.

Dès lors, le Mexique subit à peu près quatre ajustements structurels. Plusieurs pays eurent le droit à plus d’un. Cette pratique est devenue commune.

Que sont-ils en train de faire à la Grèce ? C’est une copie presque conforme de ce qu’ils ont fait au Mexique en 1982, seulement plus intelligemment. La même chose s’est passéé aux États-Unis en 2007-08. Ils ont renfloué les banques en faisant payer le peuple par le biais de politiques d’austérité.

 

N’y a-il rien dans les crises récentes et les manières dont elles furent gérées par les classes dirigeantes qui vous ont fait repenser votre théorie du néolibéralisme ?

 

Hé bien, je ne pense pas que la solidarité de classe des capitalistes est ce qu’elle fut. Géopolitiquement parlant les États-Unis ne sont plus en position de chapeauter autant que dans les années 70.

Je pense également que nous assistons à une régionalisation des structures de pouvoir mondiales à l’intérieur des systèmes étatiques – les hégémonies de l’Allemagne en Europe, du Brésil en Amérique Latine ou de la Chine en Asie de l’Est.

De toute évidence les États-Unis maintiennent leur position mondiale, mais les temps ont changés. Obama peut aller au G20 et déclarer « Nous devrions faire ceci » et Angela Merkel peut répliquer « Nous n’allons pas faire ça. » Cela ne se serait jamais produit dans les années 70.

Puisque la situation géopolitique s’est régionalisée, l’autonomie s’est accrue. Je pense que c’est une résultante partielle de la Guerre Froide. Des pays comme l’Allemagne n’ont plus à se reposer sur la protection des États-Unis.

De plus, nous avons affaire à ce que l’on appelle « la nouvelle classe capitaliste » représentée par Bill Gates, Amazon ou la Silicon Valley ont une logique politique bien différente de celle plus traditionnelle du pétrole ou de l’énergie.

Par conséquent, ils ont tendance à tous suivre leur propre voie, ce qui cause beaucoup de rivalités sectionnelles entre, disons, l’énergie et la finance, ou l’énergie et la Silicon Valley et ainsi de suite. De sérieux antagonismes sont visibles en ce qui concerne le changement climatique, par exemple.

L’autre élément que je trouve crucial est que la poussée néolibérale des années 70 ne s’est pas déroulée sans une résistance importante. Il y a eu une résistance importante de la part des syndicats, des partis communistes d’Europe etc.

Mais je dirais qu’à partir de la fin des années 80, la bataille était perdue. Ce degré de résistance s’est évanoui, le travail ne détient plus le pouvoir qu’il possédait autrefois, une solidarité au sein des classes dirigeantes n’est plus un élément nécessaire de son fonctionnement.

Les classes dirigeantes n’ont plus à s’unir afin de gérer une lutte venue d’en bas car il n’y a plus de menace. La classe dirigeante se débrouille formidablement bien afin de faire en sorte de ne rien changer.

Bien que la classe capitaliste s’en sorte très bien, ce n’est pas le cas du capitalisme. Les taux de profit ont remontés mais les taux de réinvestissement sont affreusement bas de telle manière que beaucoup d’argent n’est pas réinjecté dans la production et est redirigé vers l’accaparement de terres et l’acquisition de capital.

Parlons maintenant de la résistance. Dans votre œuvre, vous dénoncez le paradoxe visible que l’assaut néolibéral vit en parallèle un déclin de la lutte des classes – en tout cas dans l’Hémisphère Nord – en faveur de « nouveaux mouvements sociaux » orientés vers les libertés individuelles.

Pourriez-vous clarifier la manière dont vous pensez que le néolibéralisme donne naissance à certaines formes de résistance ?

 

Voici une proposition à réfléchir. Et si tous les modes de production dominants, incluant ses configurations politiques particulières, créaient un mode d’opposition le reflétant ?

Durant l’ère d’organisation Fordiste du processus de production, le reflet était un important mouvement syndicat centralisé et des partis politiques démocratiquement centralistes.

La réorganisation du processus de production et le tournant vers une accumulation flexible à l’époque du néolibéralisme a produit une gauche qui est également, de bien des manières, son reflet : mise en réseau, non-hiérarchique. Je trouve tout cela très intéressant.

Et à un certain degré ce reflet corrobore ce qu’il tente de détruire. Finalement je pense que le mouvement syndical a sous-tendu le Fordisme.

Je pense que la majorité de la gauche actuelle, étant très autonome et anarchique, renforce en fait la progression vers le stade final du néolibéralisme. Beaucoup de gens de gauche n’aiment pas entendre cela.

Mais bien sûr la question se pose : Y a-il un moyen de s’organiser qui n’est pas un reflet ? Pouvons-nous briser ce miroir et trouver quelque chose d’autre, ne jouant pas le jeu du néolibéralisme ?

La résistance au néolibéralisme survient de nombreuses manières. Dans mon œuvre j’insiste sur le fait que le moment où la valeur est créée est aussi un moment de tension.

La valeur est créée par le travail et son processus, c’est un aspect important de la lutte des classes. Mais la valeur ne s’exprime sur le marché qu’à travers la vente, ce qui implique énormément de politique.

Beaucoup de résistance à l’accumulation de capital survient non seulement durant la production mais également par la consommation et l’expression de la valeur.

Prenons une usine d’automobiles : les grosses usines employaient environs vingt-cinq mille personnes ; elles en emploient aujourd’hui cinq mille, la technologie ayant réduit le besoin en travailleurs. Afin de déplacer de plus en plus de travail de la sphère de production vers la vie urbaine.

Le principal centre de mécontentement au sein de la dynamique capitaliste déplace de plus en plus les luttes vers la réalisation de la valeur – vers la politique de la vie quotidienne et urbaine.

De toute évidence, les travailleurs sont encore nombreux et beaucoup de problèmes liés au travail sont cruciaux . À Shēnzhèn en Chine les luttes axées sur le processus du travail sont prédominantes. Et aux États-Unis, nous aurions dû soutenir la grève à Verzion, par exemple.

Mais dans de nombreuses parties du globe, les luttes axées sur la qualité de la vie quotidienne dominent. Examinez les plus grosses luttes ces dernières dix ou quinze années : un événement tel que celui du Parc Gezi à Istanbul n’était pas une lutte de travailleurs, c’était le résultat d’un mécontentement quand aux politiques de vie commune et du manque de démocratie dans le processus de prise de décisions ; les révoltes des villes Brésiliennes en 2013, une nouvelle fois étaient liées à un mécontentement de politiques concernant la vie quotidienne : transport, opportunités, et avec les quantités d’argent dépensé dans la construction en négligeant le budget de l’éducation, de la santé et du logement. Les émeutes que nous observons à Londres, Paris et Stockholm ne concernent pas le processus de travail, mais bien des politiques de la vie quotidienne.

Ces politiques sont à de nombreux égard, différentes de celles existant au sein de la sphère de production. Dans la sphère de production, l’antagonisme se situe entre capital et travail. Les luttes dirigées vers la qualité de la vie urbaine sont plus floues en ce qui concerne leur configuration de classe.

Les politiques de classe claires, généralement issues d’une compréhension des rapports de production, deviennent théoriquement confuses en devenant plus réalistes. C’est bien un problème de classe mais pas au sens classique.

 

Pensez-vous que nous parlons trop de néolibéralisme et trop peu de capitalisme ? Quand l’utilisation d’un terme et de l’autre est-elle pertinente, et quels sont les risques de les confondre ?

 

Beaucoup de libéraux (toujours au sens américain NdT) dirons que le néolibéralisme est allé trop loin en terme d’inégalités de revenus, que toute cette privatisation est excessive, qu’il y a un certain nombre de biens communs que nous devons protéger, l’environnement par exemple.

Il y a également une variété de moyens afin de parler du capitalisme, comme la sharing economy (économie collaborative), qui se trouve être fortement capitalisée et facteur d’exploitation.

Flotte aussi la notion de capitalisme éthique, qui n’est finalement que relativement honnête dans son vol. Cela prouve que dans l’esprit de certaines personnes, existe la possibilité de réformer l’ordre néolibéral vers une autre forme de capitalisme.

Je pense qu’il est tout à fait possible d’améliorer le capitalisme existant, mais pas de beaucoup.

Les problèmes fondamentaux sont désormais tellement enracinés qu’il n’y a pas moyen d’aller nul part sans un fort mouvement anticapitaliste. C’est pourquoi je présenterais les choses en terme d’anticapitalisme plutôt que d’anti-néolibéralisme.

Je pense que le danger, quand j’entends parler d’anti-néolibéralisme, c’est qu’il n’y a aucune notion que le capitalisme, sous n’importe quelle forme, est un problème.

La plupart des anti-néolibéraux échouent dans leur analyse de macro-problèmes liés à l’accroissement infinie de la croissance – des problèmes écologiques, politiques et économiques. C’est pourquoi je parlerai d’anticapitalisme et non d’anti-néolibéralisme.

Les monstres de la République

jeu-de-quille-rc3a9publicain-dc3a9tail-de-lestampe-jean-pierre-berthault-1793-bnfPar Thomas O.

Nous en voulons parfois à Kant d’avoir voulu dominer l’instinct par la Raison au point de croire d’ailleurs avoir toujours raison. Et c’est cette même affirmation qui engendra au XXème siècle ce que certains appelèrent de l’ignoble, du monstrueux, de l’en-dehors de soi.

Mais bien entendu, tout cela au nom de la Raison. Mais une Raison raisonnée, humaniste voire humanitaire.

C’est en excluant de soi la bête immonde que l’on se condamne à muter, à faire émerger de nouvelles têtes.

Parce que l’hydre est à exclure du Monde des Vivants, à annihiler héroïquement si l’on veut passer les étapes du progrès.

Pourtant, chaque épopée a son monstre, peut-être la seule image de ce qui nous effraie.

Au Mexique, chaque année, la mort est jouée et moquée.

Voilà peut-être donc un peuple sage qui sait qu’il s’agit d’un écosystème à équilibrer, un dépassement de ces peurs bien vaniteuses que, à chaque épopée, les occidentaux se suffisent à renommer : barbares, démons, sauvages, fous, nazis, islamistes, terroristes…

Bien heureux sera ce moment d’humilité où l’on intégrera le « monstre » à l’humanité même, conscients de ses limites et à l’instar de ce que pouvait nous apprendre Deleuze sur cette animalité propre, des pulsions qui n’ont de cesse de s’amplifier à mesure qu’on les répriment, les désintègrent, les montrent du doigt en les condamnant bêtement, sans comprendre que, finalement, nous sommes peut-être accolés au verso de la feuille de papier.

Les deux faces ne peuvent se voir, et pourtant sont indissociables.

Il n’appartient maintenant qu’à écrire sur cette feuille de papier pour que le lecteur de notre histoire n’y voit plus que du sens, sur un simple support, lié par les signes, les mots, les phrases.

Obscurantisme économique

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Par Marie

L’économie reste aujourd’hui un domaine qui conduit à peu de débats publics et de discussions. Il reste réservé aux techniciens et experts.

Cette mise à l’écart des questions économiques de l’affaire publique semble inappropriée à un système où le marché tire les ficelles de la politique. Mise à l’écart qui ne relève pas d’un dédain des médias ni d’un désintérêt de l’opinion public. L’explication se résume par TINA : There Is No Alternative (il n’y a pas d’alternative). Ce slogan souvent assimilé à Margaret Thatcher, proclame le capitalisme et la mondialisation comme seules formes de société possibles, bénéfiques et viables pour notre monde.

Plusieurs écoles avaient entrepris cette propagande, les régimes qui y sont associés n’en sont que l’application tardive (dans les pays développés et en France avec Les Républicains, voire le PS). La première à exposer ses travaux est l’école dite néo-classique apparue dans les années 1870 suite à la révolution marginaliste. Cette découverte économique ouvre le pas à une vision qui exclue tout apport de l’homme (en tant que travailleur) dans le phénomène économique. Trois auteurs développent simultanément le concept de marginalisme en Europe : Jevons en Angleterre, Walras en France et Menge en Autriche. Elaborée dans la même période que la publication du Capital de Marx, elle n’a connu du succès qu’avec la Révolution Industrielle, c’est-à-dire avec la naissance de la bourgeoisie.

Une fois cette dernière au pouvoir, elle a voulu détourner l’attention d’un élément gênant et dangereux à son égard : le mouvement ouvrier, en tant que principale opposition à l’établissement du libéralisme. Une perte de conscience s’est donc opérée. On suppose que les travailleurs n’ont pas de rôle (ou du moins qu’il est accessoire) dans la création de richesse, soit dans le pouvoir économique, pour qu’ils n’aient plus de légitimité à réclamer le fruit de leur activité. On entend par là la propriété des valeurs mises sur le marché, l’accumulation du capital, les profits, etc.

Cette pensée s’est imposée par la transformation du travailleur en consommateur. Le but étant de détruire toute approche collective du fait économique et de rendre une vision éclatée portée par des comportements individualistes (de consommateur). Ceci illustre en fait la perte de conscience de classe. La classe des travailleurs disparaît donc avec les syndicats. Cette disparition est orchestrée par la doctrine libérale cherchant à écarter les principaux obstacles à la pérennité de son économie.

Aujourd’hui cette propagande économique passe par des organismes qui détiennent les politiques des pays acteurs du marché. On peut citer un des plus puissants qu’est l’OCDE (Organisme de Coopération et de Développement Economique). Ce bureau d’étude arrive à imposer aux médias, aux politiques et aux débats publics son idéologie par le biais de rapports prévisionnels, mises en garde et recommandations. L’OCDE n’a rien d’une institution internationale de droit public dans le sens où elle ne rend de compte à personne sans se priver de façonner le paysage politique à l’ultralibéralisme. La publication de Cahiers de politique économique par l’OCDE, dont la source est TINA, expose ouvertement sa guerre menée contre le syndicalisme (toujours à des fins économiques). L’OCDE n’est pas la seule structure à remplir cette fonction de propagande et de pression. Il est assisté par le FMI sous la coupe du consensus de Washington, ainsi que la Banque Centrale européenne et la Commission européenne.

Nos gouvernements, sous l’influence de ces fabricants d’idéologie, nous écartent de plus en plus de notre propre rôle dans le cheminement de l’économie. Le citoyen moyen, n’a aucune information sur le fonctionnement complexe de l’économie. Il n’a ainsi aucun pouvoir de décision quant à sa condition de consommateur et d’autant moins de travailleur. Ce système dans lequel une élite détient les connaissances et a ainsi la capacité de dominer l’ordre social par le marché, n’est autre qu’une oligarchie ayant pour terrain d’action le circuit économique. De plus, le poids de ces organismes dans l’organisation de nos sociétés modernes amplifie la démoralisation de l’économie même dans des pays qui étaient emprunts de nombreux acquis sociaux, comme la France.

États-Unis : Violences policières, racisme et politiques de polarisation

A demonstrator protesting the shooting death of Alton Sterling is detained by law enforcement near the headquarters of the Baton Rouge Police Department in Baton Rouge, Louisiana
A demonstrator protesting the shooting death of Alton Sterling is detained by law enforcement near the headquarters of the Baton Rouge Police Department in Baton Rouge, Louisiana, U.S. July 9, 2016. REUTERS/Jonathan Bachman TPX IMAGES OF THE DAY – RTSH3XR

Traduit par Hugo A.

Les images macabres constamment diffusées sur les ondes ou sur la toile sont inévitables : voitures piégées, massacres dans des boîtes de nuit, policiers assassins et assassins de policiers. C’est ce que Lénine appelait « l’horreur capitaliste continue » – sans fin. Non seulement en ces « lointaines » terres d’Irak, d’Afghanistan et du Mexique mais également dans des villes comptant dans les plus riches et prospères de la planète. Voici l’infernal visage de la crise du système capitaliste, la crise systémique qui menace de faire sombrer l’humanité avec elle.

Éditorial du numéro de Juillet 2016 de Socialist Appeal

Presque un siècle après que la Révolution Russe montra la marche à suivre, la civilisation toute entière se trouve dans une impasse. Pour paraphraser la verve poétique de Marx dans le Manifeste, l’humanité a enfin conjuré d’insondables merveilles technologiques et productives du sein du travail social. Un monde de surabondance pour tous est à portée de main. Le schisme entre ce qui est possible et la réalité du labeur et de l’humiliation que nous sommes forcés d’endurer se fait maintenant sentir au plus profond de millions d’individus. Ce qui s’oppose encore à une société véritablement humaine est structurel, institutionnel, systémique. Ce qui s’y oppose encore n’est autre que le capitalisme.

À l’origine, cette polarisation grandissante n’est qu’une fonction de l’accroissement de l’écart entre les classes. Mais, sans exutoire ou marche à suivre claire, la pression grandissante génère une frustration menant à un défouloir de violence amoncelée. La Police a, depuis le début de l’année, tué plus de 500 personnes. Malgré le scandale croissant, aucun officier de Police n’a été condamné depuis l’apparition du mouvement Black Lives Matter après les meurtres de Mike Brown et Eric Garner il y a maintenant plus de deux ans. Les assassinats effrontés commis à l’encontre d’Alton Sterling à Baton Rouge et de Philando Castile à Minneapolis-Saint Paul furent les funèbres flammes qui redonnèrent à Black Lives Matter un nouveau souffle. Des manifestations spontanées à travers le pays ont une nouvelle fois inondé les rues, et des centaines de manifestants se firent arrêter.

À Dallas, un vétéran de l’armée Américaine, déployé en Afghanistan, furieux des dernières exécutions sommaires perpétrées par la police, tua cinq agents en uniforme et en blessa plusieurs autres en fin de cortège d’une manifestation pacifique de BLM.

Mais la terreur individuelle, bien qu’en réponse à la terreur organisée du capital, ne peut qu’en accentuer la réaction. Elle ne peut changer la relation fondamentale entre exploitants et exploités, entre classe des oppresseurs et opprimés. Léon Trotski déclarait que « la vengeance individuelle ne nous satisfait pas. Les comptes que nous avons à régler avec le système capitaliste sont bien trop colossaux pour êtres portés par un simple fonctionnaire. »

Le mieux que les politiciens et autre flagorneurs libéraux puissent offrir sont des larmes de crocodiles et de caducs appels à l’unité et à la non-violence. Ils se lamentent de la « fracturation » du pays, et implorent de mettre fin à cette division entre la police et le peuple qu’ils « servent », et dépeignent nerveusement le pays comme une « poudrière » prête à exploser. Armés jusqu’au dents, profitant des milliards issus de la vente d’armes, bombardant et dronant partout dans le monde et poussant la légifération du désarmement de la classe ouvrière, pieusement, ils nous rappellent que « all lives matter » (toutes les vies comptent) – ce à quoi George Orwell aurait répondu « mais certaines plus que d’autres ! »

La paix sociale relative du boom d’après-guerre -en insistant sur le « relative », la « War on Drugs » ayant été une guerre civile unilatérale menée contre les pauvres- fut fondée sur un boom économique sans précédent. La prospérité amortissant la dureté de la dictature du Capital pour une couche importante de la population. Mais cela ne pouvait durer éternellement. Le système pourrit de l’intérieur. Le nombre de personne tirant bénéfice de ce système diminue. Le tampon que représente la soi-disant « classe moyenne » s’étant impitoyablement érodé. En première ligne des hérauts de la propriété privée se trouvent les petites armées en la personne de la police militarisée -n’étant guère signe de paix sociale. Le règne de la terreur imposé par l’État est nécessaire car prolétaires et pauvres constituent une majorité écrasante. L’autorité et la peur que représente la police s’émoussant, les capitalistes en redoutent les conséquences alors que leur stratégie de « diviser pour mieux régner » menace de devenir incontrôlable -ils sont bien trop peu nombreux pour défendre leurs pouvoirs et richesses eux-mêmes.

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Traités comme des rats affamés et encagés, les êtres humains interagissent en conséquence. Si tout le monde avait un travail, avait accès aux soins, à l’éducation, et au logement, les relations entre nous seraient transformés : sans ordre à maintenir, nul besoin de police. Mais avec la pénurie et le manque advient la nécessité de faire respecter cette distribution inégale des ressources. La contradiction absurde que nous nous devons de résoudre est celle de la pénurie artificielle capitaliste. Il existe sur Terre bien assez de ressources pour nous tous. Le motif seul du profit barre la route d’un système de production, de distribution et d’échange rationnel, en harmonie avec son environnement.

La classe ouvrière a le pouvoir de se décharger du capitalisme une fois pour toute -pourvu que l’énergie de notre classe, vaste et inexploitée puisse être dirigée sciemment. En absence d’une telle direction, l’impasse qu’est l’instabilité peut s’en retrouver prolongée des années, voire des décennies durant. En définitive, la responsabilité de cette impasse est à imputer aux dirigeants travaillistes pro-capitalistes, siégeant sur un volcan de potentiel révolutionnaire mais refusant de déchaîner le pouvoir latent des prolétaires. Une nouvelle direction doit être bâtie avec un sens de l’urgence.

Alors que nous nous dirigeons vers ce qu’un sénateur Républicain appela un « feu de poubelles » en guise d’élections, la polarisation et le chaos ne feront que s’accroître. La trahison de Bernie Sanders à l’encontre de la confiance de ses partisans mène ces derniers à rechercher des solutions en dehors du système bipartite -et au deçà les frontières du réformisme. La part de votant s’identifiant comme « indépendants » n’a jamais été aussi importante en 75 ans -39%- une majorité relative de l’électorat. Des millions d’électeurs n’arrivent aujourd’hui pas à choisir quel candidat est celui du « moindre mal. » En ces conditions, un parti socialiste indépendant pourrait rapidement gagner de l’élan -et de la puissance politique.

En tant que Marxistes nous comprenons que pour mettre fin aux violences policières, au racisme, à la pauvreté, à l’exploitation et à l’oppression, nous devons anéantir le capitalisme. Nous analysons que la seule manière de triompher de la résistance des capitalistes et de leurs défenseurs est par une lutte politique et économique de classe. Nous reconnaissons qu’il existe de puissantes forces centrifuges cherchant à découdre l’unité de la classe ouvrière. Heureusement, ces dernières sont compensées par des forces autrement supérieures nous poussant inexorablement à défendre nos intérêts communs. Cependant l’unité de classe traversant toutes ces lignes auxiliaires ne peut être simplement déclarée, mais doit être forgée au sein d’une lutte commune. Voici la tâche des temps à venir.

Construire une organisation capable de fournir des méthodes d’organisation et des repères théoriques nécessaires ne sera ni automatique ni aisé. Mais selon notre bon vieux pragmatisme Américain, « tout problème a sa solution », et « il y a un outil pour tout travail. » Le problème étant le capitalisme et l’outil un parti révolutionnaire de masse enraciné dans chaque lieu de travail, quartier et dans chaque campus. Nous vous invitons à rejoindre l’IMT afin de nous aider à le bâtir.

Par John Peterson

Article d’origine:
http://www.marxist.com/usa-police-brutality-racism-and-the-politics-of-polarization.htm