Socialisme et bas de soie

Traduit par Alain T.

Par SHARON MCCONNELL-SIDORICK.

 

 

Les ouvriers des bonneteries de Philadelphie furent à l’origine d’un syndicat dynamique en mélangeant la culture de l’Ère du Jazz à un militantisme socialiste.

 

« Si le reste de l’Amérique peut sembler calme, à Philadelphie on se croirait à deux doigts de la révolution, »

relatait le magazine Labor News le 21 février 1931.

L’épicentre de ces secousses se trouvait être le quartier industriel de la ville, où les ouvriers des bonneteries, organisés sous la forme de l’American Federation of Full-Fashioned Hosiery Workers (AFFFHW)(1), syndicat à l’orientation socialiste. Ils étaient alors en grève contre trente usines non-syndiquées en ville. Au cours des premières heures de la grève, ils réussirent à faire complètement fermer plus d’une dizaine d’usines. Violences policières, arrestations de masse et représailles ouvrières furent à l’ordre du jour. Les arrestations raflèrent un rand nombre de jeunes gens, et de jeunes femmes en particulier, ayant combattu la police sur les piquets de grève et qui remplirent les prisons, et ce tout en portant des vêtements élégants et « modernes » et des bas de soie. Les habitants du quartier sortirent en masse de leurs maisons en rangées pour démontrer leur solidarité militante, pour se voir arrêtés à leur tour.
La grève de 1931 démontra d’une manière dramatique la puissance de ce cocktail de politique syndicale – à base de jeunesse et de culture, de solidarité et de communauté – qui était dominant dans cet avant-poste du socialisme ouvrier dans les années 1920 et 1930.
En son centre se trouve le syndicat des bonneteries de la ville. La Branche 1 de l’AFFFHW cultivait une forme de syndicalisme qui allait bien au-delà des usines de bonneteries parsemées dans le quartier de Kensington, le lieu d’origine du syndicat. Fait très remarquable, le syndicat, fondé des années plus tôt par des ouvriers comprenant des vétérans des Knights of Labor(2), devint un élément central de la culture de l’Ère du Jazz qui, dans sa variante ouvrière, imprégnait le quartier.

Les jeunes ouvriers-bonnetiers étaient, pour la plupart, des jeunes gens ordinaires, mais dans le contexte de leur communauté et par leur syndicat, ils finirent par développer une conscience de classe solide et adopter un profond engagement pour la justice sociale, tout en mélangeant la culture de l’Ère du Jazz avec des politiques socialistes.
A l’heure actuelle, alors que les idées socialistes refont surface, les ouvriers des bonneteries de Philadelphie nous rappellent que les mouvements de gauche sont plus forts quand ils sont enracinés dans les communautés prolétaires, et qu’une culture est un puissant stimulant quand il s’agit de créer des institutions ouvrières dynamiques. Des syndicats militants, combatifs et épris de justice comme les ouvriers-bonnetiers offrent un modèle indispensable pour le mouvement ouvrier faiblissant d’aujourd’hui. Tout mouvement socialiste viable devra bâtir ce genre d’institutions ouvrières robustes pour pouvoir croître et exercer du pouvoir.

 

Le Jeune et le Vieux

Dans les années 1920, Kensington était un quartier majoritairement blanc mais composé d’ethnies variées, avec une longue tradition de militantisme ouvrier : c’est dans ce quartier qu’en 1869, Uriah Stephens créa les Chevaliers du Travail, la plus grande organisation ouvrière de son temps.
Kensington était non seulement un centre historique de l’industrie textile mais également le principal centre de production de bas de soie façonnées. Au cours des années 20, les évolutions de la mode et de la culture populaire raccourcirent considérablement la longueur des robes. L’industrie des bas moulants s’étendit rapidement, stimulée par l’énorme demande de bas transparents et collant au corps, qui deviendront l’accessoire iconique des jeunes femmes garçonnes, les flappers.
Avec la croissance de cette industrie, les fabricants embauchèrent beaucoup de nouveaux ouvriers, principalement des jeunes, qui rejoignirent les rangs des ouvriers syndiqués plus vieux et expérimentés, qui trimaient déjà dans les boutiques. Avant la fin de la décennie, les jeunes deviendront la majorité dans cette industrie.

La lutte opposant le syndicat aux propriétaires des usines ne devint plus juste une lutte pour le contrôle des boutiques, mais bien pour s’acquérir le cœur et l’esprit des jeunes ouvriers. La direction du syndicat, principalement des socialistes de gauche ainsi que des communistes et quelques syndicalistes indépendants ici et là, eut à trouver comment unifier et motiver cette nouvelle force de travail plus variée.

Et ils avaient à refermer le faussé générationnel qui la Première Guerre Mondiale avait visiblement ouvert.

La guerre de tranchées, les gaz de combat, les pertes terrifiantes – voilà tout ce que, pour de nombreux jeunes gens, leurs aînés leur avaient légués. « La vielle génération a globalement ruiné ce monde avant de le remettre entre nos mains, » écrivait John F. Carter en 1920 dans l’Atlantic Monthly, «  et ils s’étonnent ensuite que nous ne l’acceptions pas. » Les robes courtes, les bas de soie et une vie à toute vitesse, tout cela relevait d’un nouvel esprit de rébellion au sein de la jeunesse.
Mais tandis que ces jeunes travailleurs rentraient en masse dans les usines où l’on produisait les bas, il n’était pas certain que leur rébellion reste apolitique. Les militants à la tête du syndicat des ouvriers-bonnetiers s’étaient fixés l’objectif de s’emparer de la dissidence de la jeune génération pour en faire un militantisme radical.

Jeunesse et Culture

Le journal du syndicat fut un fer de lance pour transformer le mécontentement mal définis à l’encontre de la Grande Guerre en une critique incisive du capitalisme. «  Les salariés ont été appelés à s’engager dans le meurtre scientifique parce que leurs maîtres sociaux, industriels et politiques se sont disputés, » expliquait le journal. « La guerre n’est pas une composante accidentelle du capitalisme international, elle en est une partie intégrante. »
Pendant la guerre, les élites s’étaient efforcer de gagner le soutient de la jeunesse à l’aide de slogans tels que « passons le flambeau ». Mais le flambeau dont parlait le capital, c’était celui de l’impérialisme ; les dirigeants socialistes cherchèrent à le redéfinir comme étant celui du travail et de la justice sociale. En plus de politiser les sentiments pacifistes et de définir la source de l’oppression du prolétariat, les militants du syndicat des bonneteries essayèrent d’intégrer délibérément l’Ère du Jazz et la culture populaire, et tout particulièrement son aspect rebelle, au sein de leur lutte ouvrière pour des droits et du pouvoir.

Les réunions syndicales étaient loin d’être les affaires mornes auxquelles beaucoup s’attendaient. Elles ressemblaient même parfois à des rassemblements dynamiques. Un jeune membre ouvrait la réunion en se tenant devant la pièce, un mégaphone en main, faisant chanter la foule devant lui avec le slogan :

U-N-I-O-N, Union ! Union !

D’autres fois, les rassemblements du syndicat se déroulaient sous la forme de concerts, un groupe de jazz composé de jeunes ouvriers-bonnetiers jouant sur la plate-forme d’un camion. Souvent, des discours suivraient, ou bien peut-être des petites pièces de théâtre de rue créatives : des femmes au piquet de grève portant un pyjama, des hommes habillés en croque-mort portant un cercueil pour les usines de jaunes.
Quand le plus grand événement de boxe de la décennie, le match Jack Dempsey contre Gene Tuney, tomba le soir d’une réunion syndicale, les gens ne restèrent pas chez eux ou ne se terrèrent pas dans un speakeasy(3). Ils remplirent le local syndical. Les membres installèrent une radio dans la salle de réunion et, après avoir traité des affaires syndicales, suivirent le combat tous ensemble. Plus tard, deux jeunes hommes mirent en scène un combat de boxe, habillés de « collants criards ». Quelques hommes plus âgés furent aussi de la partie, prouvant qu’ils pouvaient rester au même niveau que les jeunes.

Le syndicat parrainait un vaste programme de sports et d’activités sociales, à destination non seulement des travailleurs de l’industrie, mais aussi de leurs familles et de la communauté d’une manière générale. Il y avait des ligues sportives pour hommes et femmes, et des sorties à la pêche, à la patinoire et des randonnées dans des parcs de loisirs. Parmi les activités sociales les plus populaires se trouvait des fêtes et des dancings avec des groupes de jazz, des concours de danse et, en dépit de la Prohibition, souvent de l’alcool. Tout cela servait à entretenir la camaraderie au sein d’un groupe hétérogène.
Pour populariser l’adhésion (en particulier auprès de jeunes lecteurs), le personnel du journal parsemait les informations syndicales et les nouvelles de grèves d’humour et de satire. Un article parlait d’une action syndicale à Reading en Pennsylvanie où des femmes s’allongèrent sur la route pour bloquer l’accès à une usine. Pour tenter de les expulser, les patrons lâchèrent un putois. Mais « les grévistes, habitués à la présence des jaunes, ne furent pas dérangés le moins du monde par le putois ! »

Un autre article parle d’une grève où les patrons faisaient venir des jaunes – qui, l’alcool coulant à flots, s’adonnaient à des « orgies nocturnes » avec des femmes ramenées spécialement pour les divertir, tandis que quatre mitrailleuses étaient « prêtes à l’usage » dans la cave. Le syndicat ne s’opposait absolument pas à l’usage du sensationnalisme de la presse populaire !
Un langage imagé était également employé dans d’autres écrits syndicaux, comme les brochures illustrées qui représentaient particulièrement la femme « moderne ». Un tract, promouvant un événement en soutien pour une grève importante, adopta le vocabulaire d’une affiche de film. Il promettait « Une Histoire d’Héroïsme – Humour – Frissons – Initiatives et Incidents Hauts en Couleur », et proposait une invitation spécialement pour les travailleuses, les informant qu’un dancing aurait lieu après les débats.
Si les militants de Kensington célébraient ouvertement la culture de jeunesse rebelle, ils ne l’opposèrent jamais aux plus vieilles traditions radicales du quartier. Pour dépasser les différences de génération et appuyer sur la nature durable de leur lutte, des militants plus vieux prenaient souvent la parole pendant les réunions, rappelant aux jeunes travailleurs que « les vieux ont dut mener de nombreuses batailles pour que les jeunes aient de meilleurs conditions ».
Des intervenants se souvenaient avoir été blacklisté à cause de leur activité syndicale, et pour s’être battus avec des jaunes. Un vétéran décrivit l’organisation d’un débrayage après que le patron ai parlé d’une coupe de salaire de 10%. « Ça allait, il s’agissait plutôt de tester notre capacité à lutter », dit-il. « Nous avons arrêté la boutique et traversé la rue pour aller dans un bar. » Après quelques bières, ils revinrent pour exiger que les patrons retirent la coupe de salaire. « Ils acceptèrent. Ça a prit 3 heures. » Il dit alors aux jeunes travailleurs de « se relever et de se battre », parce que « ça vaut le coup de lutter pour ce qu’on peut gagner ». Le message du syndicat était clair : c’était dans une guerre de classe qu’ils s’étaient engagés. Les travailleurs ne pouvaient pas se laisser dresser les uns contre les autres sur une question d’âge.

Éduquer le Futur

Le programme d’éducation ouvrière était un élément central du développement du mouvement des ouvriers-bonnetiers, encourageant une vision large de l’unité de classe, tout en enseignant des techniques d’organisation pratiques. Les jeunes meneurs étaient envoyés dans des universités ouvrières pour suivre des formations intensives et, à la maison, des programmes de quartiers étaient organisés pour les syndiqués.
Les travailleurs pouvaient découvrir « l’interprétation matérialiste de l’histoire » avec un professeur du Swarthmore College, écouter le meneur des ouvriers du textile britannique parler en détails de l’histoire des syndicats internationaux du textile, et participer à des débats sur des sujets tels que « L’Union Soviétique telle qu’elle est Aujourd’hui » et « les États-Unis et le Mexique ». Ils pouvaient assister aux prises de paroles d’Arturo Giovannitti, poète anarcho-syndicaliste et militant ouvrier, ou encore Frank Keeney, meneur du « cortège armé » des mineurs de Virginie Occidentale de 1921, lors de réunions publiques le 1er Mai.
La Branche 1 ouvrit des salles de lecture partout dans le quartier, une bibliothèque contenant des ouvrages de Marx et d’autres socialistes, et organisèrent une série de programmes pour promouvoir « la solidarité au-delà des différences » au sein de la classe ouvrière – approfondissant la conscience de classe des membres, ainsi que leur compréhension du capitalisme.
Conscientiser les jeunes syndiqués en matière d’oppression raciale était également une composante importante des programmes d’éducation du syndicat – et ils démarrèrent une action concrète.
Lors d’un symposium au local syndical sur le sujet de « La Question Raciale aux États-Unis », Walter White, secrétaire général du NAACP, donna une conférence sur le lynchage et les émeutes raciales ; les ouvriers-bonnetiers lancèrent des campagnes de pression pour des lois anti-lynchage fortes et pour une législation sur le droit de vote.
Le journal du syndicat écrivit des articles sur le système de plantations oppressif d’Hawaï et sur le travail des prisonniers enchaînés dans le Sud, et sur le système de « nouveau péonage » ; et des ouvriers-bonnetiers noirs et blancs prirent l’engagement de lutter pour « une paix dans l’industrie fondée sur la justice », dans un nouveau local syndical à Durham, en Caroline du Nord – préfigurant le slogan « Pas de justice, pas de paix ».

Contestant les fondations, imposées par l’élite, de l’histoire américaine, et construisant une analyse propre qui insistait sur la lutte permanente pour les droits des travailleurs, les meneurs syndicaux poussèrent les membres vers une vision plus révolutionnaire d’eux-même en tant qu’agents au sein d’un mouvement de classe.
Et dans les années 20, les femmes revendiquèrent de plus en plus leur propre place au sein de ce mouvement.

 

Nous, les Femmes, Allions Beaucoup sur les Piquets de Grève

« Émeutiers Matraqués à la Tête – Cinquante personnes Blessées », criait une une du Philadelphia Record en 1931. « Plus de 200 grévistes et sympathisants, dont de nombreuses femmes, ont affronté la police ».
La visibilité et l’affirmation des femmes au sein de l’AFFFHW s’accrût abruptement pendant les années 20. Tandis que les adhérentes se mettaient à participer aux cours éducatifs soutenus par le syndicat et à rejoindre le piquet de grève, elles se mirent à prendre un rôle plus actif dans les programmes et les débats syndicaux. Elles découvrirent les procédures parlementaires et gagnèrent de l’expérience en prise de parole en public. Elles initièrent même des rencontres exclusivement féminines – précurseurs des groupes de conscientisation de la deuxième vague féministe – qui leur permit de parler de problème exclusifs aux femmes, et de développer l’assurance nécessaire pour aborder ces problèmes en réunions.
Les meneurs syndicaux exprimèrent clairement qu’ils s’attendaient au même engagement de la part des jeunes femmes que de celle des hommes. Avec l’intensification de la lutte, les travailleuses dirent clairement que si le syndicat voulait qu’elles fassent partie de leur révolution, elles voulaient l’égalité des droits.
Elles insistaient sur le fait que le syndicat doive éduquer les ouvriers masculins concernant les oppressions auxquelles les femmes faisaient face dans l’industrie, aborde les questions d’égalité salariale et de prise en charge des enfants, qu’il protège leur droit au travail et confronte les patrons au sujet du harcèlement sexuel. En plus de telles résolutions, elles se mirent à exiger que le syndicat envoie des femmes aux programmes de formation et les mette en positions de responsabilité. Progressivement, le syndicat répondit à leurs revendications. Les travailleuses se forgèrent alors une forte identité syndicale et devinrent parmi les plus ardentes militantes du syndicat. Comme l’a dit une femme, « Nous, les femmes, allions beaucoup sur les piquets de grève. Nous nous battions ! Nous étions le syndicat, vous savez! »

Le syndicat se mit à de plus en plus mettre en avant des grèves et des actions militantes à l’initiative des femmes, les acclamant comme étant des syndicalistes engagées et « héroïques ». Le journal loua leur refus de se conformer aux injonctions et leur volonté de risquer l’arrestation afin d’exercer leur liberté d’expression. Nombre d’entre elles prirent part à des batailles de rue aux côtés de leurs homologues masculins, subissant des blessures et « remplissant les prisons » tandis qu’elles se considéraient progressivement comme les agents du changement, tel que le syndicat se mettait à les représenter. Bien qu’on parle souvent d’elles comme des « filles », au sein des cercles syndicaux, on insistait catégoriquement sur le fait de ne pas représenter les femmes syndiquées comme des « victimes ». Elles étaient des jeunes femmes modernes, autonomes et avaient de l’assurance : « Les filles », disait un article, « ne sont pas simplement celles qui suivent les hommes, pas plus qu’elles n’agissent sur le coup de quelque impulsion aveugle et émotive, elles […] sont profondément conscientes des implications de tout ce qu’elles font en s’alignant avec le mouvement ouvrier américain. »
Rien ne mettait en avant le féminisme de classe du syndicat mieux que le logo qu’ils utilisaient pour promouvoir leur programme. Lancé en 1928, le dessin montrait la forme géométrique d’une jeune femme portant une jupe courte, le vent soufflant dans ses cheveux courts, tenant de la lingerie fabriquée par le syndicat dans ses bras tendus, sur fond de paysage urbain. Il était dessiné dans un style Art Déco de l’Ère du Jazz – évidemment.

 

Démocratie et Communauté

 

La force du syndicat des ouvriers-bonnetiers provenait non seulement de son engagement dans le féminisme et l’éducation, mais aussi de la démocratie et de la communauté. Les responsables syndicaux étaient élus dans les boutiques, et les décisions cruciales dépendaient d’un référendum – faisant ressentir aux membres que l’organisation leur appartenait. Il était attendu des membres qu’ils soient des organisateurs, empêchant ainsi la bureaucratie de scléroser l’organisation.

La solidarité locale du syndicat s’étendait au-delà des portes du local syndical. Pendant la Grande Dépression, la Branche 1 prit le rôle de défenseur de la communauté et fut partisan d’une économie morale, œuvrant avec les habitants à mettre en place des programmes pour alléger les souffrances.
Les voisins s’opposaient aux huissiers, refusant de les laisser rentrer dans les logements des ouvriers, ou bien ré-installait les familles et positionnaient des gens devant. La Ligue des Citoyens au Chômage lutta contre les expulsions dans les quartiers populaires de Philadelphie, sauvant le foyer d’habitants noirs comme blancs. Le syndicat rejoignit le mouvement émergeant contre les expulsions et le chômage, créa des coopératives alimentaires, soutint et fit la promotion de centres de contraception, et établirent des contrats avec des médecins de quartier pour ouvrir des cliniques.
Tous ces efforts servaient à souligner ce qu’une « société juste » voulait dire, et faire savoir au capital que les travailleurs refusaient d’être une classe mise à genoux. De nombreux syndiqués finirent par ressentir qu’ils se battaient pour la classe ouvrière toute entière. Au cours d’une grève sur le tas mémorable à la Bonneterie Apex en 1937, des centaines de travailleurs occupèrent l’usine tandis que des milliers d’habitants voisins remplissaient les rues pour montrer leur soutien. Leur victoire ultérieure, comme tant d’autres, dépendait de la solidarité de leurs collègues et de leurs voisins.
Les ouvriers-bonnetiers n’utilisaient jamais le langage dominant en parlant des prolétaires – de telles avances étaient obtenues à grand-peine, des droits durement obtenus. Les patrons avaient un « désir instinctif pour la domination » ; l’objectif du mouvement ouvrier était de frapper pour la liberté humaine en défendant et élargissant ces droits.

De par leur participation dans les activités sociales, les programmes éducatifs et la lutte contre les employeurs, les propriétaires et la police, les ouvriers-bonnetiers furent en mesure de créer un cosmopolitisme ouvrier, stimulant et organisant une base vaste voulant se dresser en faveur d’une société juste.

 

Nous sommes nombreux

Dans l’après-midi du 3 mars 1930, trente-cinq mille habitants de Philadelphie sortir faire l’éloge de Carl Mackley, un ouvrier de vingt-deux ans abattu par des mercenaires au cours d’une grève. C’était, d’après les mots du Public Ledger, « une des plus formidables manifestations de toute l’histoire du syndicalisme ».
Au plus fort de la cérémonie, les hommes et les femmes levèrent leur main droite et jurèrent de « continuer la lutte contre les bas salaires, la pauvreté et l’oppression » et de donner leur propre vie si nécessaire « afin que tous ceux qui peinent soient délivrés de l’esclavage industriel ».

Six ans plus tard, le journal Afro-Américain de Philadelphie parla de l’unité qui avait été réalisée quand il annonçait que des milliers de « travailleurs Noirs et blancs » manifesteraient à l’occasion du 1er Mai de cette année-là, représentant « toutes les religions, doctrines politiques et nationalités » présents dans un seul but : montrer la force des travailleurs.
L’American Federation of Full-Fashioned Hosiery Workers était un syndicat remarquable. Il a façonné une sous-culture radicale composée de la culture de l’Ère du Jazz – avec vêtements, danses et fêtes – et de piquets, d’éducation politique et de grèves. Leur postulat fut une des clefs de leur succès – qu’un meilleur monde soit possible, et que les gens ordinaires puissent se rassembler autour d’un plan d’action concert pour façonner ce monde. Le syndicat mit sa vision en pratique en luttant pour que des salaires justes, de meilleures conditions de travail, l’accès l’alimentation, à un logement et à une vie décente – soient droits pour tous les travailleurs, et pas des privilèges.
De pars de telles actions, les ouvriers-bonnetiers participèrent à forger un mouvement plus vaste, dans le quartier de Kensington et nationalement, qui poussa Franklin Roosevelt à répondre à au moins quelques préoccupations des masses laborieuses. Leur syndicat construisit le premier projet de logements ouvriers pendant le New Deal – nommé d’après leur premier martyr, Carl Mackley – qui ouvrit avec une crèche pour les enfants des travailleuses.

Les syndicalistes défendaient une vision du monde ambitieuse et prolétaire comme pré-requis pour l’avancée des droits de tous les travailleurs. « Nous croyions que nous devrions et pourrions avoir notre mot à dire quant à comment nous travaillons et vivons, que nous pourrions devenir des atlantes qui soutiendraient le monde sur nos épaules », expliquait un ouvrier. « Et pour un temps, nous l’avons fait. »
Le syndicat des bonnetteries et ses dirigeants étaient loin d’être parfaits. Les femmes ont dû se battre pour gagner une égale représentation au sein du syndicat, et, en particulier quand l’industrie commença à fortement décliner, quelques permanents se remirent à porter des stéréotypes de genre et soutinrent des campagnes douteuses pour sauver l’industrie. Néanmoins, le syndicat dans son ensemble conserva un fort attachement au syndicalisme de justice sociale tout au long de son existance. Des décénies plus tard, ses déscendants fusionnèrent en l’un des syndicats qui formèrent l’actuel UNITE-HERE(4).
Pourquoi cette histoire est-elle importante ? Le mouvement ouvrier est dans l’impasse depuis des décennies – mais il était dans un situation similaire au début des années 1930. Les ouvriers-bonnetiers de Kensington y répondirent en créant un syndicat dynamique et combatif – le genre de syndicat dont on a gravement besoin aujourd’hui. Ils ont montré que, quand la Gauche organisait les travailleurs autour de la perspective vibrante d’une meilleure société, avec un programme d’action concert, il était possible de vraiment changer les choses.
Un autre monde est toujours possible.

(1) Fédération américaine des ouvriers de bonneterie habillés sur mesure (toutes les notes sont du traducteur)

(2) Le Noble et Saint Ordre des Chevaliers du Travail, organisation de défense ouvrière pré-syndicale s’inspirant du modèle maçonnique et du compagnonnage.

(3) Type de bar clandestin pendant la prohibition, où le barman demandait aux clients de parler doucement (speak easy) pour ne pas attirer l’attention.

(4) Syndicat présent aux États-Unis et au Canada, rassemblant des travailleurs de l’industrie hotellière, de la restauration rapide, de la blanchisserie, de la logistique et des casinos.

Fin Article

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Cette terre, à qui est-elle ?

Article original : https://roarmag.org/magazine/gentrification-displacement-race-portland/

Traduit par Alain T.

Par matt Hern.

 

EMBOURGEOISEMENT ET DÉPLACEMENT DE POPULATIONS

Pour comprendre les forces qui, à l’heure actuelle, défigurent nos villes, une analyse de classe de la spéculation foncière capitaliste ne suffit pas. Il nous faut parler des rapports de race.

 

Il n’est simplement pas possible d’évoquer les villes d’aujourd’hui sans parler de déplacements sociaux, et depuis quelques générations, la gentrification s’est affirmée comme étant un cadre largement connu pour comprendre les changements explosifs qui défigurent les villes de par le monde.
La gentrification s’est tellement répandue et banalisée qui beaucoup d’entre nous se sont résignée à l’inévitable capture des meilleurs parties de chaque ville par le capital. Nous pouvons tous voir les gentrifications autour de nous. Nous en connaissons l’odeur. Nous savons instinctivement quels quartiers sont vulnérables. La ville néolibérale est une ville vampirique et nous nous sommes tous habitués à ses habitudes alimentaires. Mais je suis convaincu que les langages dominants invoqués pour théoriser la gentrification aujourd’hui ne sont plus satisfaisants : ils sont nécessaires, mais pas suffisants. Pour comprendre les déplacements urbains contemporains, il faut un engagement plus nuancé avec les rationalités racialisées que ce qui circule actuellement dans la majorité de la littérature concernant la gentrification.

 

IL NOUS FAUT PARLER DES RAPPORTS DE RACE

Dans de nombreux endroits, des modèles de gentrification classique sur la base d’écarts de loyers sont clairement visibles : le capital et des acheteurs de propriétés identifient un potentiel de profit dans des quartiers particuliers et usent de leurs privilèges pour virer les résidents aux revenus inférieurs. C’est ce que tant de personnes reconnaissent immédiatement et identifient comme de la gentrification, et supposent inexorable : les communautés prospères et animées sont toujours vulnérable à la prédation du capital. Mais pour comprendre les contours des forces qui de nos jours déforment pratiquement toutes les régions urbaines, il faut plus qu’une analyse de classe de la spéculation foncière capitaliste. Il nous faut parler des rapports de race. Et il nous faut le faire dans le contexte des récits coloniaux en cours.

Les villes d’aujourd’hui sont définies par des modèles racialisés de déplacements et d’occupations, et il est essentiel de retracer ces généalogies pour riposter. A mes yeux, la plupart des critiques de la gentrification pataugent près du bord, se refusant à voir les modèles urbains contemporains comme de nouvelles transcriptions de plus vastes rationalités à caractère historique. Cette tendance à rendu tellement d’écrits et d’actions anti-gentrification sensibles à des évocations faciles et dépolitisées du « bien commun », une position faisant abstraction des déplacements racialisés et de l’accumulation coloniale, qui sont les fondations de pratiquement chaque ville.

On assiste aujourd’hui à de nouvelles articulations urbaines de bien plus vieilles histoires de suprématie blanche. Les grandes villes du monde ont toujours été financées par le pillage : construites sur des terres volées aux Indigènes, financées par le vol colonial de richesses, construites par des esclaves, financées par la spéculation et le mercantilisme continu. Chaque ville de par le monde est définie par de l’accumulation : l’accumulation de richesse et de ressources dans les centres de pouvoir et de contrôle. Dans une ère d’urbanisation sans précédent, cette accumulation insiste sur le déplacement : le capital se rue là où il veut, et nous autres n’avons qu’à nous tirer du passage.

PÉRIPHÉRISATION CENTRIFUGE

Vous connaissez le refrain. Il est si fastidieusement familier. Dans chaque ville où vous avez été, vous avez vu du déplacement. Vous le savez, chaque ville qui vous tient à cœur, la gentrification la mutile. Vous connaissez tellement de personnes qui ont été forcées à partir, tellement de quartiers qui ne ressemblent absolument plus aux endroits que vous avez aimé. Lais la gentrification est en train de prendre un (vaguement) nouveau vecteur, et on a vu émerger, durant la dernière décennie, une nouvelle forme dominante de déplacement racialisé : on pourrait l’appeler la périphérisation. A travers le monde, de nouveaux modèles de restructuration urbaine s’inscrivent avec férocité. C’est à la fois visible à l’œil nu et statistiquement vérifiable : les centres urbains sont dominés de manière croissante par des vagues de résidents et de résidences haut-de-gamme, des propriétés d’investissement, des incursions touristiques et toutes les infrastructures sociales, culturelles et architecturales qui les servent.

Dans les villes de Santiago à Séoul et Sofia et partout ailleurs, de nouveaux plans d’urbanisme et des circuits de capitaux récemment taillés, entraînés par la financiarisation et la tertiarisation, sont en train de remodeler les arrondissements et les quartiers centraux « premium », les rendant plus attractifs, plus vivables et plus animés. Et c’est pour ceux qui détiennent la puissance de feu financière que ces noyaux urbains sont rendus attractifs : un immobilier agile, des intérêts de marketing et pour les concepteurs, et de nouvelles formes d’occupation du capital – encouragés et graissé par des planifications urbaines progressives – réoccupent les villes, avec des effets frappants.
La rapidité de cette restructuration urbaine pousse agressivement toujours plus d’habitants moins privilégiés aux marges des villes, toujours plus loin des noyaux urbains, là où la marginalisation sociale est exacerbée par l’isolation physique et l’éparpillement. Ça n’a pas cours, bien sûr, à la même vitesse ou selon les même schémas partout – chaque ville manifeste ses propres particularités et tendances – mais dans tant de villes de par le monde, un phénomène frappant se tient : une périphérisation s’accélérant et augmentant des formes racialisées de ségrégation.

Cette refonte radicale des centres et des périphéries entretient une relation intime avec la banlieusardisation de la pauvreté et donc une racialisation proportionnelle de la plupart des banlieues et des périphéries des zones urbaines. En parlant des États-Unis, le Projet de Déplacement des Noirs déclare que «la proportion de la population noire vivant dans la plus grande ville d’une zone métropolitaine donnée a diminuée dans les vingt plus grandes zones métropolitaines du pays au cours de la dernière décennie. »
On peut être tenté de voir ça comme du simple déplacement – que la pauvreté autrefois emblématique (et pratiquement synonyme) des centre-villes dans de nombreux endroits du monde se voit retirée de manière centrifuge, et réorganisée sur les contours urbains – en barrios, villages de tentes, slums, shanty towns, gecekondus, favelas, chabolas, villages de squatteurs, banlieues – mais c’est bien plus compliqué que cela.
On ne peut comprendre le déplacement contemporain qu’en comprenant son contexte, celui de régimes urbains néolibéraux et agressifs. Avec le déclin de l’industrie et de la manufacture, leur délocalisation et leur marginalisation, les noyaux urbains ont été maintenant rendu disponibles pour de nouvelles formes de capital – et l’investissement résidentiel, typiquement via la « copropriation (1) » en est, de loin, la plus profitable, avec des zones centrales dominées par les roches et les employés peu qualifiés qui leurs servent, et tout le reste repoussé jusqu’aux bords.
Saskia Sassen utilise désormais le terme « d’expulsions », que je trouve utile par ce qu’il évoque. Le résultat nécessaire de l’accumulation massive entre très peu de mains, c’est qu’un grand nombre de personnes sont expulsées des centres, à la fois physiques et économiques, de richesse et de privilèges.

 

LE CAS DE « PORTLANDIA »

Laissez-moi vous donnez un exemple très précis de ce dont je vous parle. Prenons Portland, dans l’Oregon. Vous en avez probablement entendu parler, peut-être avez-vous vu les série Télé, où bien vous l’avez visitée. C’est un endroit populaire. Portland bénéficie d’une réputation enviable et rependue tant auprès des habitants que des voyageurs, des urbanistes ou des hipsters. Autrefois une ville fluviale disgracieuse, maintenant célèbre pour ses pistes cyclables, ses transports en commun, sa planification de voisinage, son éco-performativité et son vaste choix de gastronomie et de bières. Elle s’attire sans cesse toutes sortes de distinctions politiques et culturelles en sa qualité de la ville d’Amérique du Nord la visiblement mieux conçue : un joyau au milieu d’un panorama urbain Américain bien souvent déprimant.
Ou alors, vous pourriez penser à Portland après que les horribles agressions à l’arme blanche suivie d’un double homicide commis en mai 2017 par un seul suprémaciste blanc aient fait les gros titres partout dans le monde. Le choc causé par cet incident fut exacerbé par une série de violents rassemblements pro-Trump « pour la liberté d’expression » qui ont vu une forte résistance antifasciste. L’agitation racialisée a, une fois de plus, terni l’image de ce que beaucoup voient comme la ville la plus tolérante et « de gauche » d’Amérique du Nord.

C’était d’abord cette agréable réputation qui m’a attiré à Portland. J’ai commencé à y prendre des étudiants en urbanisme il y a plus d’une décennie, et j’ai été immédiatement frappé par toutes les choses dont parlent les gens quand ils parlent de Portland. Les bars, les vélos, la bière pas chère, la musique, les transports pratiques, les bons voisinages. Que demander de plus ? Ce n’est qu’après y avoir regardé de plus près que mes doutes latents se sont transformés en une interrogation pleine et entière. En y regardant à deux fois, une des premières choses que j’ai remarqué, c’est que Portland est vraiment, vraiment blanche. En fait, c’est, à tous points de vue, la ville la plus blanche d’Amérique du Nord, qu’importe la taille, et pas besoin de longues recherches pour voir que ce n’est pas par hasard : Portland a été – est est- conçue ainsi.

En 1940, Portland était composée (incroyablement) de plus de 98% de blancs, et avec l’arrivée au compte-goutte de populations plus variées après la Seconde Guerre Mondiale, la ville canalisa agressivement sa population Noire dans un des petits quartiers nommé « Albina », à l’aide de groupements officiels et officieux de responsables administratifs, de propriétaires, d’assureurs et d’experts. Dès que des Noirs tentaient de sortir de ce quartier, ils se voyaient sévèrement confinés par toute une gamme de contraintes allant de la violence physique à des dissuasions économiques et des restrictions légales. Au même moment, les banquiers les agents immobiliers imposèrent la ségrégation, de crainte que des Noirs habitant d’autres quartiers ne mènent à de la « destruction de valeur ». Dès 1960, quatre habitants Noirs de Portland sur cinq vivaient dans une zone d’Albina de 6,5 kilomètres quarrés et ses quatre écoles primaires étaient composées à plus de 90% de Noirs. Tandis que les habitants Noirs étaient confinés dans ce quartier précis, on leur refusait d’ordinaire des prêts bancaires nécessaires pour acheter leur maison ou pour la réparer, par le biais du redlining2, signifiant que le parc immobilier du quartier tomba en ruines. Albina est le résultat d’une stratégie classique de confinement et de désinvestissement : un un retrait systématique et continu du capital privé et public qui a mené à un déclin lent mais global de la communauté.

Vers la fin des années 80, après plusieurs générations de ségrégation de facto et un manque de soutien, la communauté se retrouvait assez fragile pour que, dans un scénario classique d’écart de loyer, elle serait prête pour de nouveaux investissements. Albina était parfait pour la gentrification : de nombreux logements à bas prix qui, s’ils tombaient en décrépitude, étaient prometteurs ; la communauté tenait du ghetto mais était bourrée de « charme historique », et il se trouvait juste de l’autre côté du fleuve, très près du centre-ville. Les jeunes blancs étaient prêts, désireux et impatiens – sciemment et/ou par ignorance – à profiter de la combinaison de ségrégation historique, du traumatisme de la communauté et du désinvestissement permanent du quartier.

 

UN TERRAIN DE JEU BLANC ET LIBÉRAL

En 1993, la Ville de Portland a publié un plan officiel de communauté pour Albina, appelant à une vaste revitalisation du quartier. Ils décidèrent d’une série de mesures destinées à déplacer les habitants existants et apprêter la zone à de nouveaux investissements. Et ce fut extraordinairement efficace. En 1990, un peu moins des trois-quarts des habitants d’Albina étaient Noirs. A peine 20 ans plus tard, ce nombre était tombé à moins de 25 pourcents et par toutes les mesures, qu’elles soient officielles ou vernaculaires, continue de chuter sévèrement et constamment depuis. Au cours d’une courte d’une courte génération, plus de 10000 Noirs ont été déplacées hors d’Albina. Et il ne s’agissait pas que des Noirs se faisant expulser ; dans un même temps, les blancs emménageant à leur place – très souvent littéralement. Au sein du secteur de recensement correspondant grossièrement à ce que la plupart des gens identifient à Albina, la population de résidents s’identifiant comme « white-only » a flambé de 23 pourcents à un cheveu en dessous de 60 pourcents, avec des gains proportionnellement spectaculaires à travers le spectre économique. De nouveaux commerces et de nouvelles caractéristiques de conceptions communautaires sont venues les servir, et la valeur immobilière ainsi que les loyers ont grimpés en flèche, le prix du logement ayant triplé et parfois quadruplé (!) rien qu’entre 1990 et 2000.

SÉGRÉGATION RACIALE – Dans les villes américaines : les 4 villes les plus discriminantes – La ségrégation raciale est encore une réalité quotidienne dans de nombreuses villes des États-Unis. Les zones métropolitaines principales sont le foyer de 28,7 millions de Noirs Américains, dont presque un quart vivent dans des quartiers séparés, où la population Noire est d’au moins 80 pourcents. Statistiques : Population Noire dans les quartiers Noirs / Population Noire / Taux de pauvreté chez les Noirs / chez les blancs

La population Noire qui fut expulsée d’Albina ne s’installa pas, pour une vaste majorité, dans des zones plus agréables. Ils furent poussés en marge de la ville, dans les périphéries de banlieues où des logements abordables étaient disponibles, mais où manquaient largement toutes les infrastructures civiques pour lesquelles Portland est célèbre. Mais, en plus de tout cela, les foyers Noirs ne se sont pas regroupés en une seule zone. Ils furent éparpillés et dispersés, afin qu’il ne reste plus un unique quartier à « majorité minoritaire » à Portland, qui du reste pourrait bien être la seule grande ville d’Amérique du Nord à pouvoir le revendiquer. Le Portland qui est célèbre pour sa convivialité et son activité culturelle est maintenant le domaine exclusif de nantis blancs. Ce phénomène ne doit pas être compris comme le résultat de circonstances regrettables ou comme de la malchance, mais comme un effort délibéré et méthodique.
Étant donné l’ensemble de l’histoire de cet état, cette histoire n’est en rien une surprise. Comme le décrit l’historienne et auteure Walidah Imarisha : « L’Oregon a toujours été une expérience utopique blanche. Ces mêmes sentiments voyant l’Oregon comme une patrie blanche se répercutent aujourd’hui : la notion de Portlandia comme terrain de jeu blanc et libéral. » L’état a une histoire longue et sordide de discrimination officielle vis-à-vis des Noirs, des Juifs et des Asiatiques (trop longue pour être entièrement référencée ici) et, bien sûr, toute cette longue histoire raciste s’est affirmée à sur la base du vol des terres Indigènes.
L’état de l’Oregon était notoire pour la brutalité des colons à l’encontre des habitants indigènes (même pour une époque de barbarie coloniale rependue et officiellement approuvée). En 1850, l’Acte de Donation des Terres d’Oregon retira de force tous les Indigènes et offrit leurs terres gratuitement à n’importe quel colon blanc, et ceux-ci s’en octroyèrent 10 millions d’hectares, incluant l’actuelle ville de Portland (la ville fut intégrée en 1851). Voila la fondation de cette ville.

Quand ce maniaque raciste assassinat des gens dans un train, ou quand l’alt-right se rassemble agressivement au cœur de la ville, nombreux sont ceux à pointer du doigt le climat national Trumpien, un climat d’intolérance qui cultive de tels actes. Je pense que c’est vrai dans bien des aspects, mais les choses vont bien plus loin. Cet acte odieux, tout comme la dispersion permanente de la population Noire d’Albina, doit être compris au sein du contexte de l’histoire de racisme et de déplacement continue de l’Oregon. Portland n’est pas une triste anomalie. Je ne raconte pas là l’histoire de cette ville, bien trop brièvement, pour tirer gratuitement sur un endroit irritant et prétentieux (d’accord, peut-être un peu) mais parce que cette histoire est représentative de ce qui se passe dans les villes de par le monde.

 

LA RUÉE VERS L’OR

 

La « grande ruée mondiale vers les villes », tellement encensée, dont on vous parle tellement – l’affirmation que la population mondiale est, pour la première fois de l’Histoire, à plus de 50 pourcents urbaine- est plus ou moins vraie, mais surtout passe sous silence ce qui se déroule vraiment. Cette affirmation est hautement contestable et nécessite une définition intenable de où la ville commence et où elle s’arrête. Il est vrai que nous sommes au milieu d’une période de croissance urbaine féroce, mais la vaste majorité de cette population urbaine se trouve en faite à la périphérie, là où les infrastructures qui font d’un endroit une « ville » sont largement absentes. Et bien sûr, ce sont toujours les populations les plus marginalisées, et typiquement les plus racisées, qui font les frais de cette périphérisation.

Ces formes reconstituées de déplacement ne sont pas nouvelles : elles articulent des tendances urbaines ségrégationnistes de longue date, mais les modèles sont nouveaux et souvent surprenants. A ce jour, la gentrification et les déplacements urbains exigent un ensemble de résistances agiles et flexibles qui sont prêts à creuser assez profondément pour prendre en considération les fondations historiques sur lesquelles les expulsions actuelles reposent. La gentrification ne suffit pas à décrire les déplacements de populations contemporains : il nous faut comprendre les modèles historiques d’accumulation et d’expulsion, et faire directement face aux vols – de terres, de corps et de capital – qui ont construit nos villes. Pour cela, il faut un ensemble de résistances quelque peu différent de ce qui est typiquement invoqué à l’heure actuelle. Voila quelques idées pelle-mêle que j’ai à proposer, selon ce que la résistance exige :

  1. Dans le cadre du travail anti-déplacement, il faut faire très attention quand on invoque « le bien commun» en tant qu’antidote tout-usage contre la ville néolibérale. C’est un terme malléable mais trompeur qui, bien trop souvent, aplatit les subjectivités pour en faire une seule « communalité » grisâtre, aux subtilités et à l’histoire inexistante. Les exigences de justice du «bien commun» échouent bien trop souvent. Quand on parle de communalité, il faut prendre en compte l’incommensurabilité et les différences, et reconnaître les strates historiques de violence et de spoliation qui imbibent toute terre. Prétendre à la « communalité » ne peut pas recouvrir ou nier l’historicité. Invoquer les communs n’efface pas l’ardoise. Nous n’avons pas tous, ni ne méritons tous, un accès égal à n’importe quelle parcelle de terre. Toute revendication à ou pour des biens communs doit d’abord adresser la question des expulsions, c’est à dire que le bien commun doit se faire sur la base du rapatriement et des réparations.
  2. Chaque militant doit rejeter tous ces arguments merdiques qui accusent « les étrangers » d’être responsables de ce qui rend les villes hors de prix. Il y a toute une sorte d’arguments dangereux et lâches qui tournent, arguant que ce sont des « étrangers » et des «fonds étrangers » qui sont véritablement derrière les crises du logement qui gangrènent tant de villes. Rien n’est plus faux. Le problème de nos marchés du logement, c’est que ce sont des marchés, prenant la terre et les habitations pour en faire des propriétés avec lesquelles spéculer et faire du profit. Les origines éthniques ou nationales de n’importe quel acheteur, qu’elles soient réelles ou imaginées, ne font aucunes différences. Les causes de nos crises actuelles sont la spéculation, faire du profit sur des abris, les gouvernements en défaut de leurs obligations s’assurer des loyers abordables, et des régimes de politiques qui privilégient en permanence les plus riches d’entre nous. N’invoquez pas une xénophobie voilée sous couvert de se préoccuper de l’inégalité.
  3. Une résistance créative demande que nous remettions en questions toute valorisation facile de la propriété du logement. Transformer des terres en propriétés est au cœur de politiques foncières néolibérales décousues, et répandre la propriété foncière n’est pas désirable. Comme le présente Matt Desmond à propos des États-Unis : « La division propriétaire-locataire est aussi saillante que n’importe quelle autre dans ce pays, et cette division est le résultat historique d’une habileté politique à protéger et promouvoir l’inégalité. » Le rêve d’une nation de propriétaires est un cauchemar de spirales d’inégalité, de marchandisation de tous les coins et recoins de nos vies, et l’implacable fétichisation de la propriété. La sécurité de tenure peut être accomplie de toutes sortes de façons et une politique imaginative liée à des politiques agressives non-marchandes peuvent permettre la sécurité et l’indépendance auxquelles prétend la propriété, tout en répudiant le mercantilisme de la terre. Les instruments politiques sont déjà connu et facilement compris : la taxe foncière unique, des logement coopératifs, le régime de participation limitée et partagée, des fiducies foncières communautaires, des logements municipalement socialisés et beaucoup d’autres sont autant d’outils et d’initiatives politiques largement disponibles et largement compris. Tout ce qui manque, ce sont de la volonté et du pouvoir politique.
  4. Il est vital de respecter le fait que chaque quartier a ses courbes uniques et ses propres histoires. Prenez le temps de les comprendre et d’écouter attentivement les voix qui y vivent, même si ce sont des voix qui ne vous sont pas familières ou qui ne vous mettent pas à l’aise. Cherchez et écoutez particulièrement les anciens. Et plus particulièrement les anciens dont les voix ont été marginalisées. Trop souvent, les nouveaux arrivants quelque part se pointent avec toutes sortes d’énergies ambitieuses et ne tiennent pas compte des avertissements qu’ils auraient dut voir tout autour d’eux. Je suis entièrement coupable de ça : mes prétentions de militant jeune et frais, combinées à une arrogance de gamin blanc ont certainement causé des dégâts dont je ne me suis même pas rendu compte en faisant n’importe quoi. A mon arrivée dans le quartier où nous sommes locataires depuis 25 ans, je pétais la forme et j’étais prêt à militer. J’ai lancé toute sortes d’initiatives et de projets, petits et grands, au sein d’une communauté que j’aime toujours, et si beaucoup, voire la majorité de mes efforts ont porté leurs fruits, de nombreuses répercussions se sont montré très mitigées. Dans le contexte de marchés de propriété capitaliste, tout ce qui « améliore » un quartier – ce qui le rend plus fun, plus funky, plus vivant, plus sûr, mieux desservi – peut aussi le rendre plus vulnérable au capital. Si notre militantisme et notre organisation doit être efficace à long terme et résister légitimement au déplacement, écoutons attentivement ceux qui sont déjà là.
  5. La plupart d’entre nous, et plus particulièrement les blancs, devons être vigilants vis-à-vis de nos privilèges. Ceci, également, est bien-sûr quelque chose que j’ai trop souvent ignoré, en dépit de toutes mes intentions prétentieuses. Mais ne laissons pas l’introspection devenir de l’égocentrisme : la paralysie est inutile. Sortez-vous de cette merde, et demandez toujours qui parle pour qui, qui n’est pas entendu, où votre voix peut résonner. Réfléchissez bien à quand et comment vous parlez, et quand et comment vous écoutez. Trop souvent, l’anti-gentrification n’arrive pas à poser des questions plus approfondies sur qui mérite d’occuper quelle terre, et sur quelle base.
  6. Faire attention et écouter ce qui est déjà en place est des plus décisifs dans le cas de ceux qui viennent de s’installer. La gentrification et les déplacements urbains sont toujours intimement liés à des racialisations plus profondes et toujours liés à des logiques coloniales – et dans notre cas ici en Amérique du Nord, des rationalités de colons. Écouter ce et ceux qui sont déjà là veux dire écouter des voix indigènes. Trouvez le moyen d’écouter interlocuteurs, des militants et des universitaires indigènes. Prenez du temps, puis encore plus de temps, pour écouter ce que les résistances indigènes à la colonisation ont à dire, et apprendre comment votre organisation peut commencer à partir de là. Notre résistance à la gentrification doit être informée par la rematriation3 des terres indigènes et les réparations coloniales, et être un outil pour les soutenir : on ne peut pas avoir de résistance légitime au déplacement sans remettre au premier plan l’origine du vol de terres.
  7. Je pense que l’énergie politique pour résister au déplacement doit rester en-dehors de l’État, de l’organisation par des partis politiques et l’épuisement qui s’en suit. Méfiez-vous de toutes revendications étatistes, mais ne soyez pas dogmatiques. Pour avoir une véritable diversité de tactiques, il faut adopter un large panel d’engagements et être prêt à tout inclure, de l’action directe à l’organisation politique conventionnelle. Ne vous emmêlez pas dans de fastidieuses postures « État contre anti-État ». La fidélité à un endroit et des voisins – les gens comme le reste – exige une politique agile et imaginative, prête à essayer, échouer, et essayer encore. Les formes d’une résistance effective sont toujours en mouvement : soyez flexible à votre tour, et n’ayez pas peur d’essayer quoi que ce soit.
  8. Et pour finir, je voudrais suggérer que les meilleurs résistances au déplacement nécessitent, simultanément, criticité et construction. Il faut une relation de « pousser-tirer » permanente vis-à-vis de l’organisation, et les réponses aux relations de propriété capitalistes prédatrices ne peuvent pas être de la simple nostalgie. Lutter contre le déplacement est lié à la pensée et la construction d’alternatives réelles. Pour moi, ces alternatives doivent toujours revenir à des relations non-marchandes à la terre – et ces relations existent, ont existé et peuvent sûrement exister de nouveau dans chaque coin du monde. La domination – par les rationalités coloniales et/ou capitalistes – n’est pas une fatalité, mais c’est à nous d’articuler et de construire quelque chose d’autre. Penser et travailler en-dehors du marché est à la fois très dur, et pas du tout.

 

 

(1) « Condoization » – processus légal de transformation d’un nombre donné de logements (que ce soit une maison à plusieurs appartements ou un bâtiment résidentiel) en copropriété – (Toutes les notes sont du traducteur.)

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Psychopathologies et Capitalisme

Par Céline V.

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Photo : V. I. Lénine, le 1er mai 1920, lors de l’une des deux commémorations qui se tinrent à Moscou ce jour-là : l’une en l’honneur de Karl Marx, l’autre « à la gloire du travail libéré » – Archives centrales de l’Institut du marxisme-léninisme

 

La dépression est une vaste épidémie bien couverte par le libéralisme rongeant toujours plus la santé des corps qui ne peuvent être pensé indépendamment du Capitalisme. Il en va de même pour la souffrance psychique. Plusieurs constats mènent au même rapport : Il y a une net augmentation et une multiplication de la consommation d’anxiolytiques et d’antidépresseurs au cours de ces dernières décennies, et sans pour autant empêcher l’augmentation de suicides et des comportements agressifs associé au mal-être.

L’explosion du profit en faveur de l’industrie pharmaceutique n’est pas pour déplaire à la société consumériste dans laquelle nous vivons. Ce qui conduit à multiplier par quatre, le nombre d’entités psychopathologiques pour ces quatre dernières décennies. C’est-à-dire que des diagnostiques ont été posé sur des hommes et des femmes les qualifiant par leurs psychopathologies. On en comptait 103 en 1952, on en dénombre 392 en 1994. Ceci, sans oublier de multiplier par sept le nombre de dépressions officialisées par des médecins pour ces deux dernières décennies. Cette technologie de pouvoir que constitue la nouvelle politique de santé mentale, en participant à une expertise généralisée des comportements dîtes « anomaliques [1] », transforme la psychiatrie et la psychologie en simple gestion sociale et en maintenance administrative des populations à risque dont le profil différentiel s’établit toujours davantage sur la bases des critères neurogénétiques [2] au dépend de la véritable souffrance psychique et sociale. Les malades et les troubles ont remplacé le symptôme propre à chaque individu. Le DSM [3] étale sans principe et désigne sans vergogne comme autant d’anomalies à redresser ou à éliminer : simplement parce qu’elles dérogent à un idéal sanitaire et fascisant, parce qu’elles dérangent un ordre médical mondialisé. Idéal et ordre qui doivent plus à un calcul de rentabilité financière qu’à la prise en compte des maladies et à l’accueil de la souffrance (sans parler de la prise en charge des malades et de l’accompagnement des sujets). On nous dresse ensuite une liste hétéroclite, révisable au gré des lobbies : de l’anorexie-boulimie en passant par l’anxiété, la phobie, l’hyperactivité et la dépression.

Comment se traitent ces pathologies nouvelles, comment y répond-on d’ordinaire ? On pourrait établir le long répertoire de ce qui se répand dans notre monde et notre époque : les violences étatiques et capitalistes dont la violence psychique du travail qui est comble de l’exploitation, industrie de la mort, œuvre d’anéantissement. C’est ce à quoi ont mené et ramèneront, inévitablement et fatalement, la marchandisation de l’humain et celle du vivant, du management des relations humaines à la gestion des ressources humaines, du brevetage au clonage, dont le capitalisme se fait un mérite. La mort est son métier et le psychologue en est un des nombreux collaborateurs.

La souffrance psychique au travail provoqué par l’aliénation aux systèmes de productions compétitifs est gérée par les entreprises par la promotion des risques psychosociaux. Le psychologue du travail est instrumentalisé à des fins de légitimation de la dégradation des conditions de travail. La transformation – pourtant importante – des modes de management, ni les catastrophiques techniques d’évaluation pipées, ni la mondialisation, et encore moins les modalités de productions de l’entreprise ne sont remises en cause. Lorsque le travailleur souffre psychiquement d’une dépression, d’un Burn-Out, d’un stress trop intensif, on appelle un psychologue et on espère de lui qu’il fasse du contrôle social. Et pour cela, le psychologue est formé et apte à faire du contrôle social et de la gestion sociale en Entreprise. Le processus est individualiste et libéral, c’est-à-dire qu’on minimise la responsabilité de l’Entreprise au profit d’une psychologisation des pathologies dîtes du « Narcissime ». : là où la mise en avant du « moi je » répond au culte de l’individualisme. Ce sont les idéaux d’indépendance et d’autonomie qui accroissent en fait l’aliénation du moi, c’est-à-dire sa soumission, sa servitude et sa servilité envers les modes et les opinions. Par le statut d’« Expert d’inhibition de la souffrance psychique », le psychologue devient complice de la « pérennisation » du mal-être au travail et se gargarise d’être « le catalyseur » du travail psychique du « sujet » vers la voie de la Libération et de l’Emancipation.

Que devrait-elle être le rôle du Psychologue alors ? Arrêter de justifier la légitimité de notre système, toujours re-contextualiser le mal-être de la personne prise en charge afin de traiter sa souffrance en partant de l’intrinsèque vers l’extrinsèque, être porteur de discours et acteur à propos d’émancipation psychique, s’épancher vers une forme d’organisation collective psychique réduisant les pulsions « consuméristes » et tendant à un épanouissement individuel et collectif…

Au mieux, dans une société idéale, le psychologue n’existera pas.

Références :
L’individu Ingouvernable – Roland Gori
Les Enjeux psychiques du Travail – Pascal Molinier

[1] Ce qui paraît anormal d’après les références psychanalytiques dans « le somatique » d’une personne.
[2] Porteurs d’un gène qui déclencherait une maladie psychique ou dégénérative.
[3] Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux. Ce manuel classifie les psychopathologies en fonction de critères bien définis.

Fin Article

Tout est instable mais tout est possible

ou
Tant que l’impérialisme capitaliste durera, nous ne serons jamais assez de terroristes dans le monde.

par Diane L.

 

Lecture croisée de l’introduction à L’Histoire du Terrorisme de l’Antiquité à Daech, sous la direction de Gérard Chaliand et Arnaud Blin : Du terrorisme comme stratégie d’insurrection par Ariel Merari, édition Fayard, 2015 ; et de La lutte Tricontinentale : impérialisme et révolution après la conférence de la Havane*, Albert-Paul Lentin, édition François Maspero, 1966

*La Conférence Tricontinentale, s’est tenue en janvier 1966 à la Havane, suite à un appel de Fidel Castro et a rassemblé plus de 82 délégations révolutionnaires du Tiers-Monde. Son but était de créer une organisation de solidarité et de force internationales dans la lutte contre l’impérialisme.

 

Tout oppose une organisation terroriste à un appareil d’État. C’est une opposition du rationnel et de l’émotionnel, des rapport de force et d’une stratégie qui mise sur les effets psychologiques. Raymond Aron donne cette définition du phénomène : « Une action violente est dénommée terroriste lorsque les effets psychologiques sont hors de proportion avec des résultats purement physiques. » Ce qui fait la force d’un acte terroriste, c’est l’impact du choc psychologique par rapport à des violences physiques finalement faibles (relativement à des violences physiques quotidiennes pratiquées par les armées d’État).

Mais ce qui est nommé terrorisme aujourd’hui, c’est le terrorisme d’en bas. Pourtant, le terrorisme d’en haut, celui pratiqué par l’appareil d’État, l’emporte au cours de l’histoire : le nombre de victimes de terrorisme d’État est bien plus important au cours du XXème siècle que celui des victimes de groupes terroristes insurrectionnels. La place du terrorisme découle en fait d’une vision moderne de la politique où les dirigeants accordent beaucoup plus de place à l’opinion publique.

Le terrorisme est un instrument, une technique qui existe en fait depuis la pratique de la guerre. Sa définition aujourd’hui amène forcément une connotation désapprobatrice et négative, et qui induit un certain discrédit quant aux revendications de ceux qui opèrent.
Le terrorisme faisait d’abord référence à la violence et à la répression d’État (la Terreur en France notamment). Mais « terrorisme politique » peut signifier des actes violents commis contre des États, pour d’autres, l’oppression d’un État contre sa population, ou encore des actes belliqueux perpétrés par des États contre d’autres États. On s’en sert maintenant pour définir une violence préméditée, motivée politiquement et qui cible des personnes non combattantes. Il désigne donc plutôt la violence insurrectionnelle que la violence d’État. Au cours des luttes de libération nationales qui mêlaient dans la lutte armée guérilla et terrorisme, les terroristes étaient les combattants de la liberté. Ce sont les hommes politiques qui ont eu tout intérêt à présenter les termes « terroristes » et « combattants de la liberté » comme opposés et contradictoire, ce qui est stupide d’un point de vue logique puisque l’un désigne un mode opératoire et l’autre une cause.

Dans la lutte armée, la guérilla essaie d’établir un contrôle physique sur un territoire. Le terrorisme comme stratégie ne s’appuie pas sur des zones libérées pour consolider et élargir la lutte. Il reste dans un registre d’influence psychologique. Dans toute forme de guerre on retrouve évidemment une composante psychologique qui vise à miner le moral de l’ennemi et à renforcer la confiance en soi de ses propres forces. Mais cet élément est plus essentiel dans le terrorisme puisque les groupes qui utilisent cette forme de lutte sont toujours peu nombreux, insignifiants en regard des forces armées d’État. Les groupes terroristes, même face aux États les plus faibles, ne peuvent espérer gagner la bataille physiquement.

Tandis qu’il est difficile pour des insurgés de réaliser complètement leurs objectifs, les groupes terroristes ont plus souvent atteint des objectifs partiels. On peut les résumer en 4 types de réussite : le recrutement d’un soutien interne (la propagande par l’action), le fait de sensibiliser l’opinion internationale, l’acquisition d’une légitimité internationale (par la provocation et l’intimidation), l’obtention de concessions politiques partielles (la stratégie d’usure, où les gouvernements finissent, si leur existence n’est pas directement menacée, par céder complètement ou partiellement en regard des pertes et de la pression de l’opinion publique).

Tous les groupes occidentaux ont opté pour le terrorisme, même s’il est probable que les insurgés d’Europe occidentale voudraient être capables d’adopter la guérilla en tant que stratégie principale. Mais la guérilla nécessite un terrain favorable à de petits groupes mobiles et défavorable aux forces gouvernementales mécanisées et aéroportées.

Finalement, la forme que prend une insurrection – terrorisme, guérilla, protestation de masse ou n’importe quelle autre combinaison – est déterminée par les conditions objectives plutôt que par les conceptions stratégiques des insurgés. La distinction entre guérilla et terrorisme concerne en fait davantage les universitaires qui s’interrogent sur leur classification que les insurgés qui ont à décider de leurs actions. Le facteur le plus important c’est la capacité. Parce que le terrorisme est la plus fondamentale et la moins exigeante de toutes les formes d’insurrection, il a toujours été employé avec d’autres formes de luttes.

On peut bien sûr opposer au terrorisme la question de la morale. Mais la question encore plus fondamentale serait peut-être celle de l’essence même de jugement moral. Les changements de réglementations concernant la lutte contre le terrorisme sont une preuve supplémentaire de la relativité de la morale. Si la loi reflète les normes morales d’une société donnée, il est intéressant de remarquer que tous les États confrontés à la menace d’une insurrection ont édicté des lois d’exception ou des réglementations d’urgences permettant aux forces de sécurité d’agir d’une façon qui serait considérée en temps normal comme immorale.

En 1966 déjà, le représentant du Parti Communiste Uruguayen à la Tricontinentale avertit : « Le gouvernement réactionnaire a recouru aux mesures dites d’urgence : suspension des garanties constitutionnelles, censure de la presse, suspension des émissions de radio, interdiction des meetings, intervention dans les syndicats, emprisonnement de centaines de personnes dans tout le pays. ».

Quels que soient les résultats de la lutte contre l’impérialisme et sa répression, il apparaît partout que l’action légale devient de plus en plus difficile pour les mouvements politiques de gauche. Le choix de la lutte armée ou non ne dépend pas du caprice des révolutionnaires, mais du véritable rapport des forces et de l’activité des classes qui les représentent. Amilcar Cabral, représentant des organisations nationalistes des colonies portugaises explique la nécessité de la lutte armée : « Les luttes légales sont des luttes inégales. Les armes sont d’un seul côté, celui du pouvoir et de la police. Il n’y a de lutte véritable que lorsque les révolutionnaires eux aussi disposent d’armes. »

La forme de lutte contre les impérialismes est à redéfinir constamment, la lutte elle-même est toujours aussi légitime.

Coopératives ouvrières et autogestion

Article original : https://roarmag.org/magazine/workers-control-in-the-crisis-of-capitalism/

Traduit par Alain T.

Par Dario Azzellini

En février 2016, une douzaine d’anciens ouvriers d’une petite menuiserie de la petite ville Grec de Patrida, à quelques 60 kilomètres de Thessalonique, en on eut assez. Depuis 2008, ils se faisaient arnaquer par les patrons. Avec la promesse de tout rembourser bientôt, les patrons ne payèrent plus l’intégralité des salaires, réduisirent les heures de travail et annoncèrent la faillite sans la rendre officielle. Mais la situation ne s’améliora jamais et les ouvriers ne virent jamais leur argent. Enfin, en décembre 2015, l’usine ferma. A l’heure actuelle, les dettes accumulées par l’entreprise en termes de salaires impayés tournent autour de 700 000 euros.

Les ouvriers ne croient pas voir un jour la couleur de tout cet argent. Au lieu de ça, ils décidèrent de reprendre l’usine et la faire fonctionner sous le contrôle des travailleurs. Ils contactèrent les ouvriers de l’usine réappropriée de Vio.Me à Thessalonique pour leur demander leur soutien. Les ouvriers de Vio.Me vinrent et aidèrent à construire la lutte et relancer la production dès que possible. Ils veulent reconvertir la production pour produire des bancs et des stands  pour les marchés et les kiosques  – des produits dont les gens ordinaires et leurs communautés ont besoin. Les ouvriers sont maintenant en lien avec des coopératives et des collectifs partout en Grèce, et prennent part aux mobilisations ainsi qu’à leur organisation.

UN PHÉNOMÈNE RÉPANDU

Ce que font les ouvriers de Patrida, des milliers d’ouvriers l’ont fait ces dernières années, depuis la crise capitaliste dans le monde entier. Les réappropriations de lieux de travail sont devenues plus visibles et connues en Argentine face à la crise de 2001 et 2002, quand elles devinrent un phénomène répandu. Au début de l’année 2016, il y avait environ 360 entreprises reprises par les travailleurs en Argentine, impliquant quelques 15 000 ouvriers ; au moins 78 entreprises ouvrières emploient 12 000 personnes au Brésil et presque une vingtaine en Uruguay. Au Venezuela, il y a plusieurs dizaines d’entreprises reprises par les travailleurs, dont certaines gérées à la fois par les ouvriers et les communautés, et quelques unes ont émergées au Mexique, en Inde et en Indonésie. Tout au long de la crise contemporaine, quelques 60 lieux de travail ont été repris en Argentine, une vingtaine au Venezuela, et quelques unes en Italie, en France, en Grèce, en Bosnie, en Croatie, aux États-Unis, en Égypte, en Turquie et en Tunisie.

azzelini-small-photoLes occupations de lieux de travail, les reprises d’entreprises et les luttes pour un contrôle par les travailleurs ne sont pas des phénomènes nouveaux. Les initiatives ouvrières pour le contrôle de leur entreprise sont historiquement apparues durant des situations de crises économiques, politiques ou sociales, durant des révolutions socialistes, nationalistes ou démocratiques; sous un socialisme proclamé par le gouvernement ou dans un contexte capitaliste, dans des périodes de production record et dans des phases de restructuration ou de déclin. Tout au long de l’histoire et partout dans le monde, sous chaque forme de gouvernement et de système politique, les travailleurs ont lutté pour prendre part au processus de décision au travail, et ont tenté de développer des formes de co-gestion et d’auto-gestion, ou de contrôle par les travailleurs.

Même sans expérience précédente dans la création de conseils ouvriers, l’administration collective ( que ce soit par assemblées ou par d’autres mécanismes de démocratie directe et de relations horizontales) est souvent revenue comme une tendance inhérente de la base ouvrière. Et les travailleurs ont prouvés qu’ils peuvent gérer des usines sous leur propre contrôle dans la plupart des industries, dont la métallurgie, le textile, la céramique, la préparation des aliments, le plastique et le caoutchouc, les imprimeries et autres; ainsi que dans le secteur tertiaire, avec des cliniques, des établissements d’enseignement, des médias, des hôtels et des restaurants.

UNE EXPÉRIENCE LIBÉRATRICE

Ce qui émerge clairement de l’héritage du contrôle par les travailleurs, que ce soit historiquement ou à l’heure actuelle, c’est son aspect libérateur en prenant une situation d’aliénation capitaliste et de contrôle autoritaire pour en faire un lieu de pratiques démocratiques. Les travailleurs en Argentine et en France font peut-être face à des conditions différentes, mais l’essence de leur lutte reste la même : s’opposer au processus capitaliste de la production, c’est à dire le fondement de toute société contemporaine, et construire, par des conseils et l’auto-gestion, des éléments d’une future société sans classe.

A partir de là, il est important de souligner que cet effort est entrepris par des travailleurs et communautés ordinaires, comme l’indique chercheur argentin Andrés Ruggeri :

Dans une entreprise reprise par les ouvriers se trouvent tous les travailleurs qui y étaient déjà. Ceci inclue tout le monde depuis “l’avant-gardiste de gauche” [sic] convaincu d’affronter directement le capital jusqu’à celui ou celle qui votait hier pour la première fois, ou qui était le meilleur ami de l’employeur. La conclusion est que l’autogestion n’a pas besoin d’avant-garde : tout le monde peut participer à un processus d’autogestion.

Comme Jeremy Becher le soulignait dans un article de 1973 :

Les conseils ouvriers ne possèdent pas de qualités secrètes les rendant formellement révolutionnaires. Ils ont, en revanche, plusieurs caractéristiques qui les différencient des syndicats. D’abord, ils se basent sur le pouvoir de travailleurs qui sont ensemble tous les jours et qui exercent un pouvoir continu sur la production. En suite, ils sont directement contrôlés par les travailleurs eux-mêmes, ces derniers pouvant révoquer leurs délégués à n’importe quel moment. Enfin, ils s’alignent à l’organisation déjà existante de la classe ouvrière en production plutôt que la diviser selon des lignes qui deviennent vite obsolètes, comme cela s’est produit à maintes reprises dans l’histoire du syndicalisme.

Des travailleurs prenant le contrôle d’un lieu de travail, ou bien luttant pour un contrôle ouvrier se trouvent souvent à faire face non seulement aux entrepreneurs privés, aux structures capitalistes et aux administrations des entreprises, mais aussi aux secteurs syndicaux et aux institutions gouvernementales. Presque toutes les expériences historiques de contrôle ouvrier se sont inévitablement confrontées aux partis politiques, aux syndicats et aux bureaucraties d’état, que ce soit durant la Révolution Russe, en Italie dans les années 70, en Pologne dans les années 50 et 80 ou de nos jours en Argentine, au Venezuela, en Grèce ou en Inde, pour ne donner que quelques exemples. D’un autre côté, ils ont souvent le soutient des communautés locales, de structures de solidarité et d’autres lieux de travail contrôlés par les travailleurs.

Les lieux de travail contrôlés par les ouvriers fonctionnent différemment d’une entreprise capitaliste : les relations sociales changent, le processus de travail change, et souvent les produits eux-même changent. Néanmoins, la pression du marché capitaliste est immense et souvent, les travailleurs doivent se compromettre d’une manière ou d’une autre puisqu’ils ne peuvent pas éviter complètement d’avoir affaire au marché.
Bien qu’il n’y ai aucun doute sur le fait que les interactions inévitables avec environnement capitaliste aient provoqué de sévères contradictions et des complications pour les entreprises  auto-gérées et soient souvent une source de conflits internes, ces dernières ont aussi prouvé qu’elles sont plus durables que de nombreuses entreprises capitalistes traditionnelles. Dans le cas de l’Argentine, sur les 205 entreprises auto-gérées étudiées en 2010, seul six d’entre elles avaient fermé leurs portes fin 2013, tandis que 63 nouvelles entreprises reprises par les travailleurs avaient été créées. Et elles ont non seulement survécu économiquement, mais elles ont aussi pu continuer d’appliquer leur orientation politique de processus décisionnel démocratique et d’égalité entre les travailleurs.

UN SYSTÈME DE VALEURS ALTERNATIF

Les lieux de travail sous contrôle ouvrier ne suivent pas un rationalisme capitaliste interne. Au lieu de cela, ils produisent et essaient d’appliquer leurs propres valeurs autant que possible. Ils le font même en sachant très bien que ces valeurs ne correspondent pas à une logique entrepreneuriale stricte, comme Ernesto, de l’imprimerie auto-gérée Chilavert à Buenos Aires le constate :

Nous sentons aussi la pression ici – nous vivons de notre labeur et devons le faire, ainsi, chaque heure de travail que nous décidons d’utiliser pour militer sur telle ou telle question sociale est perdue d’un point de vue capitaliste ; c’est de l’argent perdu puisqu’on ne l’a pas gagné. C’est ce qu’on nous apprend quand on est petit, c’est ce que tout le monde nous dit. Il y a ainsi une pression systémique constante pour nous incorporer, pour nous absorber. D’abord le système nous rejette, mais une fois qu’il se rend compte qu’il ne peut pas nous tuer, il nous incluse et nous transforme en quelque chose qui peut être acheté et vendu.

La plupart des lieux de travail sous contrôle ouvrier voient la solidarité avec d’autres luttes, en particulier pour de nouvelles récupérations, comme une part centrale de leur temps de travail. Presque toutes les réappropriations de lieux de travail ont eu du soutient d’autres entreprises auto-gérées. En général  elles sont en lien avec d’autres sociétés récupérées, mais aussi avec des coopératives plus militantes et des secteurs de l’économie solidaire. Les liens et les formes de coopération sont politiques mais aussi économiques. Autant que possible, les entreprises sous contrôle ouvrier préfèrent faire affaires avec d’autres entreprises auto-gérées.

La plupart des entreprises réappropriées par les travailleurs  maintiennent aussi un lien avec d’autres mouvements et organisations politiques ou sociales, ou bien avec les quartiers voisins. Presque toutes les entreprises auto-gérées s’engagent dans des activités politiques, sociales ou culturelles et 39% d’entre elles offrent même un espace permanent pour des centres culturels, des stations de radio, des garderies, des établissement d’enseignement et d’autres services et activités. Plus la réappropriation est récente, plus elle est connectée à d’autres mouvements. C’est aussi là d’où vient la force des entreprises auto-gérées.

Ce que Andrés Ruggeri décrit pour l’Argentine peut être étendu à la plupart des réappropriations tout autour du globe :

Un des aspects les plus intéressants des entreprises auto-gérées est leur relation avec les communautés, avec le social, et c’est ce que l’on veut dire quand on dit qu’aucune récupération ne se fait toute seule. Tout est dans le mouvement, dans la mesure où il y a eu beaucoup de militantisme impliqué dans ces récupérations. [Il y a] ainsi un bien plus gros mouvement avec des liens et des réseaux sociaux construits autour de chaque société reprise. [Ce mouvement] est très large et très fort, il change le sens même de l’entreprise. Si les travailleurs reprennent une entreprise tout seuls, si ils la transforment en coopérative et ainsi de suite, peu importe à quel point le processus interne est radical, si s’agit d’une entreprise  disposant uniquement d’activités économiques elle n’aura pas le potentiel transformatif qu’elle aurai avec tout le réseau entourant le mouvement.

Comme l’expose Gigi Malabarba, de WRC RiMaflow à Milan, en Italie :

On peut gagner si l’on fait partie d’une lutte plus vaste et augmenter dix fois, cent fois des expériences comme celles-là, pour nourrir l’idée qu’une autre économie est possible. Si l’économie des patrons est en crise, on doit développer une idée différente de l’économie.

Cette « économie différente », une économie fondée sur les besoins et les désirs des travailleurs est non seulement expérimentée et développée en pratique, mais les entreprises reprises par les travailleurs rencontrent aussi régulièrement d’autres lieux de travail réappropriés, des coopératives ouvrières et des laboratoires de recherches pour discuter et partager leurs expériences d’une « économie des travailleurs ». Des assemblées continentales et mondiales ont lieu tous les deux ans. Cette idée vient d’Argentine, où plusieurs rencontres de ce genre ont été organisées ces dernières années. En commençant à un niveau national, à l’heure actuelle sept assemblées en Amérique Latine et quatres assemblées mondiales ont déjà eu lieu.

azzellini-small-illustrationEn 2014, la première assemblée nord-américaine et la première assemblée européenne et méditerranéenne de « L’Économie des Travailleurs » se sont tenues. La rencontre européenne a eu lieu dans l’usine réappropriée des Fralib près de Marseille. Quelques 200 personnes ont assistées à l’assemblée, dont des militants, des travailleurs de cinq usines auto-gérées en Europe et une en Argentine, et des chercheurs venus d’Europe, du Méxique, du Brésil et d’Argentine. L’idée derrière ces rencontres est de créer un espace auto-organisé pour débattre des problèmes communs et différents auxquels les entreprises auto-gérées font face, et comment elles peuvent utiliser ces différentes expériences pour construire un réseau entre elles et avec d’autres formes  de production alternatives, auto-gérées et démocratiques pour créer une nouvelle économie au service des travailleurs et des communautés, et non l’inverse.

Il n’y a aucun doute quant au fait que les lieux de travail réappropriés gagnent en visibilité et que la prise de contrôle devient de plus en plus une option à prendre en compte dans les luttes ouvrières. Étant donné que la crise financière, économique, politique et sociale du capitalisme qui a généré les réappropriations actuelles persiste encore, les prises de contrôles par les travailleurs vont  probablement continuer.