Socialisme et bas de soie

Traduit par Alain T.

Par SHARON MCCONNELL-SIDORICK.

 

 

Les ouvriers des bonneteries de Philadelphie furent à l’origine d’un syndicat dynamique en mélangeant la culture de l’Ère du Jazz à un militantisme socialiste.

 

« Si le reste de l’Amérique peut sembler calme, à Philadelphie on se croirait à deux doigts de la révolution, »

relatait le magazine Labor News le 21 février 1931.

L’épicentre de ces secousses se trouvait être le quartier industriel de la ville, où les ouvriers des bonneteries, organisés sous la forme de l’American Federation of Full-Fashioned Hosiery Workers (AFFFHW)(1), syndicat à l’orientation socialiste. Ils étaient alors en grève contre trente usines non-syndiquées en ville. Au cours des premières heures de la grève, ils réussirent à faire complètement fermer plus d’une dizaine d’usines. Violences policières, arrestations de masse et représailles ouvrières furent à l’ordre du jour. Les arrestations raflèrent un rand nombre de jeunes gens, et de jeunes femmes en particulier, ayant combattu la police sur les piquets de grève et qui remplirent les prisons, et ce tout en portant des vêtements élégants et « modernes » et des bas de soie. Les habitants du quartier sortirent en masse de leurs maisons en rangées pour démontrer leur solidarité militante, pour se voir arrêtés à leur tour.
La grève de 1931 démontra d’une manière dramatique la puissance de ce cocktail de politique syndicale – à base de jeunesse et de culture, de solidarité et de communauté – qui était dominant dans cet avant-poste du socialisme ouvrier dans les années 1920 et 1930.
En son centre se trouve le syndicat des bonneteries de la ville. La Branche 1 de l’AFFFHW cultivait une forme de syndicalisme qui allait bien au-delà des usines de bonneteries parsemées dans le quartier de Kensington, le lieu d’origine du syndicat. Fait très remarquable, le syndicat, fondé des années plus tôt par des ouvriers comprenant des vétérans des Knights of Labor(2), devint un élément central de la culture de l’Ère du Jazz qui, dans sa variante ouvrière, imprégnait le quartier.

Les jeunes ouvriers-bonnetiers étaient, pour la plupart, des jeunes gens ordinaires, mais dans le contexte de leur communauté et par leur syndicat, ils finirent par développer une conscience de classe solide et adopter un profond engagement pour la justice sociale, tout en mélangeant la culture de l’Ère du Jazz avec des politiques socialistes.
A l’heure actuelle, alors que les idées socialistes refont surface, les ouvriers des bonneteries de Philadelphie nous rappellent que les mouvements de gauche sont plus forts quand ils sont enracinés dans les communautés prolétaires, et qu’une culture est un puissant stimulant quand il s’agit de créer des institutions ouvrières dynamiques. Des syndicats militants, combatifs et épris de justice comme les ouvriers-bonnetiers offrent un modèle indispensable pour le mouvement ouvrier faiblissant d’aujourd’hui. Tout mouvement socialiste viable devra bâtir ce genre d’institutions ouvrières robustes pour pouvoir croître et exercer du pouvoir.

 

Le Jeune et le Vieux

Dans les années 1920, Kensington était un quartier majoritairement blanc mais composé d’ethnies variées, avec une longue tradition de militantisme ouvrier : c’est dans ce quartier qu’en 1869, Uriah Stephens créa les Chevaliers du Travail, la plus grande organisation ouvrière de son temps.
Kensington était non seulement un centre historique de l’industrie textile mais également le principal centre de production de bas de soie façonnées. Au cours des années 20, les évolutions de la mode et de la culture populaire raccourcirent considérablement la longueur des robes. L’industrie des bas moulants s’étendit rapidement, stimulée par l’énorme demande de bas transparents et collant au corps, qui deviendront l’accessoire iconique des jeunes femmes garçonnes, les flappers.
Avec la croissance de cette industrie, les fabricants embauchèrent beaucoup de nouveaux ouvriers, principalement des jeunes, qui rejoignirent les rangs des ouvriers syndiqués plus vieux et expérimentés, qui trimaient déjà dans les boutiques. Avant la fin de la décennie, les jeunes deviendront la majorité dans cette industrie.

La lutte opposant le syndicat aux propriétaires des usines ne devint plus juste une lutte pour le contrôle des boutiques, mais bien pour s’acquérir le cœur et l’esprit des jeunes ouvriers. La direction du syndicat, principalement des socialistes de gauche ainsi que des communistes et quelques syndicalistes indépendants ici et là, eut à trouver comment unifier et motiver cette nouvelle force de travail plus variée.

Et ils avaient à refermer le faussé générationnel qui la Première Guerre Mondiale avait visiblement ouvert.

La guerre de tranchées, les gaz de combat, les pertes terrifiantes – voilà tout ce que, pour de nombreux jeunes gens, leurs aînés leur avaient légués. « La vielle génération a globalement ruiné ce monde avant de le remettre entre nos mains, » écrivait John F. Carter en 1920 dans l’Atlantic Monthly, «  et ils s’étonnent ensuite que nous ne l’acceptions pas. » Les robes courtes, les bas de soie et une vie à toute vitesse, tout cela relevait d’un nouvel esprit de rébellion au sein de la jeunesse.
Mais tandis que ces jeunes travailleurs rentraient en masse dans les usines où l’on produisait les bas, il n’était pas certain que leur rébellion reste apolitique. Les militants à la tête du syndicat des ouvriers-bonnetiers s’étaient fixés l’objectif de s’emparer de la dissidence de la jeune génération pour en faire un militantisme radical.

Jeunesse et Culture

Le journal du syndicat fut un fer de lance pour transformer le mécontentement mal définis à l’encontre de la Grande Guerre en une critique incisive du capitalisme. «  Les salariés ont été appelés à s’engager dans le meurtre scientifique parce que leurs maîtres sociaux, industriels et politiques se sont disputés, » expliquait le journal. « La guerre n’est pas une composante accidentelle du capitalisme international, elle en est une partie intégrante. »
Pendant la guerre, les élites s’étaient efforcer de gagner le soutient de la jeunesse à l’aide de slogans tels que « passons le flambeau ». Mais le flambeau dont parlait le capital, c’était celui de l’impérialisme ; les dirigeants socialistes cherchèrent à le redéfinir comme étant celui du travail et de la justice sociale. En plus de politiser les sentiments pacifistes et de définir la source de l’oppression du prolétariat, les militants du syndicat des bonneteries essayèrent d’intégrer délibérément l’Ère du Jazz et la culture populaire, et tout particulièrement son aspect rebelle, au sein de leur lutte ouvrière pour des droits et du pouvoir.

Les réunions syndicales étaient loin d’être les affaires mornes auxquelles beaucoup s’attendaient. Elles ressemblaient même parfois à des rassemblements dynamiques. Un jeune membre ouvrait la réunion en se tenant devant la pièce, un mégaphone en main, faisant chanter la foule devant lui avec le slogan :

U-N-I-O-N, Union ! Union !

D’autres fois, les rassemblements du syndicat se déroulaient sous la forme de concerts, un groupe de jazz composé de jeunes ouvriers-bonnetiers jouant sur la plate-forme d’un camion. Souvent, des discours suivraient, ou bien peut-être des petites pièces de théâtre de rue créatives : des femmes au piquet de grève portant un pyjama, des hommes habillés en croque-mort portant un cercueil pour les usines de jaunes.
Quand le plus grand événement de boxe de la décennie, le match Jack Dempsey contre Gene Tuney, tomba le soir d’une réunion syndicale, les gens ne restèrent pas chez eux ou ne se terrèrent pas dans un speakeasy(3). Ils remplirent le local syndical. Les membres installèrent une radio dans la salle de réunion et, après avoir traité des affaires syndicales, suivirent le combat tous ensemble. Plus tard, deux jeunes hommes mirent en scène un combat de boxe, habillés de « collants criards ». Quelques hommes plus âgés furent aussi de la partie, prouvant qu’ils pouvaient rester au même niveau que les jeunes.

Le syndicat parrainait un vaste programme de sports et d’activités sociales, à destination non seulement des travailleurs de l’industrie, mais aussi de leurs familles et de la communauté d’une manière générale. Il y avait des ligues sportives pour hommes et femmes, et des sorties à la pêche, à la patinoire et des randonnées dans des parcs de loisirs. Parmi les activités sociales les plus populaires se trouvait des fêtes et des dancings avec des groupes de jazz, des concours de danse et, en dépit de la Prohibition, souvent de l’alcool. Tout cela servait à entretenir la camaraderie au sein d’un groupe hétérogène.
Pour populariser l’adhésion (en particulier auprès de jeunes lecteurs), le personnel du journal parsemait les informations syndicales et les nouvelles de grèves d’humour et de satire. Un article parlait d’une action syndicale à Reading en Pennsylvanie où des femmes s’allongèrent sur la route pour bloquer l’accès à une usine. Pour tenter de les expulser, les patrons lâchèrent un putois. Mais « les grévistes, habitués à la présence des jaunes, ne furent pas dérangés le moins du monde par le putois ! »

Un autre article parle d’une grève où les patrons faisaient venir des jaunes – qui, l’alcool coulant à flots, s’adonnaient à des « orgies nocturnes » avec des femmes ramenées spécialement pour les divertir, tandis que quatre mitrailleuses étaient « prêtes à l’usage » dans la cave. Le syndicat ne s’opposait absolument pas à l’usage du sensationnalisme de la presse populaire !
Un langage imagé était également employé dans d’autres écrits syndicaux, comme les brochures illustrées qui représentaient particulièrement la femme « moderne ». Un tract, promouvant un événement en soutien pour une grève importante, adopta le vocabulaire d’une affiche de film. Il promettait « Une Histoire d’Héroïsme – Humour – Frissons – Initiatives et Incidents Hauts en Couleur », et proposait une invitation spécialement pour les travailleuses, les informant qu’un dancing aurait lieu après les débats.
Si les militants de Kensington célébraient ouvertement la culture de jeunesse rebelle, ils ne l’opposèrent jamais aux plus vieilles traditions radicales du quartier. Pour dépasser les différences de génération et appuyer sur la nature durable de leur lutte, des militants plus vieux prenaient souvent la parole pendant les réunions, rappelant aux jeunes travailleurs que « les vieux ont dut mener de nombreuses batailles pour que les jeunes aient de meilleurs conditions ».
Des intervenants se souvenaient avoir été blacklisté à cause de leur activité syndicale, et pour s’être battus avec des jaunes. Un vétéran décrivit l’organisation d’un débrayage après que le patron ai parlé d’une coupe de salaire de 10%. « Ça allait, il s’agissait plutôt de tester notre capacité à lutter », dit-il. « Nous avons arrêté la boutique et traversé la rue pour aller dans un bar. » Après quelques bières, ils revinrent pour exiger que les patrons retirent la coupe de salaire. « Ils acceptèrent. Ça a prit 3 heures. » Il dit alors aux jeunes travailleurs de « se relever et de se battre », parce que « ça vaut le coup de lutter pour ce qu’on peut gagner ». Le message du syndicat était clair : c’était dans une guerre de classe qu’ils s’étaient engagés. Les travailleurs ne pouvaient pas se laisser dresser les uns contre les autres sur une question d’âge.

Éduquer le Futur

Le programme d’éducation ouvrière était un élément central du développement du mouvement des ouvriers-bonnetiers, encourageant une vision large de l’unité de classe, tout en enseignant des techniques d’organisation pratiques. Les jeunes meneurs étaient envoyés dans des universités ouvrières pour suivre des formations intensives et, à la maison, des programmes de quartiers étaient organisés pour les syndiqués.
Les travailleurs pouvaient découvrir « l’interprétation matérialiste de l’histoire » avec un professeur du Swarthmore College, écouter le meneur des ouvriers du textile britannique parler en détails de l’histoire des syndicats internationaux du textile, et participer à des débats sur des sujets tels que « L’Union Soviétique telle qu’elle est Aujourd’hui » et « les États-Unis et le Mexique ». Ils pouvaient assister aux prises de paroles d’Arturo Giovannitti, poète anarcho-syndicaliste et militant ouvrier, ou encore Frank Keeney, meneur du « cortège armé » des mineurs de Virginie Occidentale de 1921, lors de réunions publiques le 1er Mai.
La Branche 1 ouvrit des salles de lecture partout dans le quartier, une bibliothèque contenant des ouvrages de Marx et d’autres socialistes, et organisèrent une série de programmes pour promouvoir « la solidarité au-delà des différences » au sein de la classe ouvrière – approfondissant la conscience de classe des membres, ainsi que leur compréhension du capitalisme.
Conscientiser les jeunes syndiqués en matière d’oppression raciale était également une composante importante des programmes d’éducation du syndicat – et ils démarrèrent une action concrète.
Lors d’un symposium au local syndical sur le sujet de « La Question Raciale aux États-Unis », Walter White, secrétaire général du NAACP, donna une conférence sur le lynchage et les émeutes raciales ; les ouvriers-bonnetiers lancèrent des campagnes de pression pour des lois anti-lynchage fortes et pour une législation sur le droit de vote.
Le journal du syndicat écrivit des articles sur le système de plantations oppressif d’Hawaï et sur le travail des prisonniers enchaînés dans le Sud, et sur le système de « nouveau péonage » ; et des ouvriers-bonnetiers noirs et blancs prirent l’engagement de lutter pour « une paix dans l’industrie fondée sur la justice », dans un nouveau local syndical à Durham, en Caroline du Nord – préfigurant le slogan « Pas de justice, pas de paix ».

Contestant les fondations, imposées par l’élite, de l’histoire américaine, et construisant une analyse propre qui insistait sur la lutte permanente pour les droits des travailleurs, les meneurs syndicaux poussèrent les membres vers une vision plus révolutionnaire d’eux-même en tant qu’agents au sein d’un mouvement de classe.
Et dans les années 20, les femmes revendiquèrent de plus en plus leur propre place au sein de ce mouvement.

 

Nous, les Femmes, Allions Beaucoup sur les Piquets de Grève

« Émeutiers Matraqués à la Tête – Cinquante personnes Blessées », criait une une du Philadelphia Record en 1931. « Plus de 200 grévistes et sympathisants, dont de nombreuses femmes, ont affronté la police ».
La visibilité et l’affirmation des femmes au sein de l’AFFFHW s’accrût abruptement pendant les années 20. Tandis que les adhérentes se mettaient à participer aux cours éducatifs soutenus par le syndicat et à rejoindre le piquet de grève, elles se mirent à prendre un rôle plus actif dans les programmes et les débats syndicaux. Elles découvrirent les procédures parlementaires et gagnèrent de l’expérience en prise de parole en public. Elles initièrent même des rencontres exclusivement féminines – précurseurs des groupes de conscientisation de la deuxième vague féministe – qui leur permit de parler de problème exclusifs aux femmes, et de développer l’assurance nécessaire pour aborder ces problèmes en réunions.
Les meneurs syndicaux exprimèrent clairement qu’ils s’attendaient au même engagement de la part des jeunes femmes que de celle des hommes. Avec l’intensification de la lutte, les travailleuses dirent clairement que si le syndicat voulait qu’elles fassent partie de leur révolution, elles voulaient l’égalité des droits.
Elles insistaient sur le fait que le syndicat doive éduquer les ouvriers masculins concernant les oppressions auxquelles les femmes faisaient face dans l’industrie, aborde les questions d’égalité salariale et de prise en charge des enfants, qu’il protège leur droit au travail et confronte les patrons au sujet du harcèlement sexuel. En plus de telles résolutions, elles se mirent à exiger que le syndicat envoie des femmes aux programmes de formation et les mette en positions de responsabilité. Progressivement, le syndicat répondit à leurs revendications. Les travailleuses se forgèrent alors une forte identité syndicale et devinrent parmi les plus ardentes militantes du syndicat. Comme l’a dit une femme, « Nous, les femmes, allions beaucoup sur les piquets de grève. Nous nous battions ! Nous étions le syndicat, vous savez! »

Le syndicat se mit à de plus en plus mettre en avant des grèves et des actions militantes à l’initiative des femmes, les acclamant comme étant des syndicalistes engagées et « héroïques ». Le journal loua leur refus de se conformer aux injonctions et leur volonté de risquer l’arrestation afin d’exercer leur liberté d’expression. Nombre d’entre elles prirent part à des batailles de rue aux côtés de leurs homologues masculins, subissant des blessures et « remplissant les prisons » tandis qu’elles se considéraient progressivement comme les agents du changement, tel que le syndicat se mettait à les représenter. Bien qu’on parle souvent d’elles comme des « filles », au sein des cercles syndicaux, on insistait catégoriquement sur le fait de ne pas représenter les femmes syndiquées comme des « victimes ». Elles étaient des jeunes femmes modernes, autonomes et avaient de l’assurance : « Les filles », disait un article, « ne sont pas simplement celles qui suivent les hommes, pas plus qu’elles n’agissent sur le coup de quelque impulsion aveugle et émotive, elles […] sont profondément conscientes des implications de tout ce qu’elles font en s’alignant avec le mouvement ouvrier américain. »
Rien ne mettait en avant le féminisme de classe du syndicat mieux que le logo qu’ils utilisaient pour promouvoir leur programme. Lancé en 1928, le dessin montrait la forme géométrique d’une jeune femme portant une jupe courte, le vent soufflant dans ses cheveux courts, tenant de la lingerie fabriquée par le syndicat dans ses bras tendus, sur fond de paysage urbain. Il était dessiné dans un style Art Déco de l’Ère du Jazz – évidemment.

 

Démocratie et Communauté

 

La force du syndicat des ouvriers-bonnetiers provenait non seulement de son engagement dans le féminisme et l’éducation, mais aussi de la démocratie et de la communauté. Les responsables syndicaux étaient élus dans les boutiques, et les décisions cruciales dépendaient d’un référendum – faisant ressentir aux membres que l’organisation leur appartenait. Il était attendu des membres qu’ils soient des organisateurs, empêchant ainsi la bureaucratie de scléroser l’organisation.

La solidarité locale du syndicat s’étendait au-delà des portes du local syndical. Pendant la Grande Dépression, la Branche 1 prit le rôle de défenseur de la communauté et fut partisan d’une économie morale, œuvrant avec les habitants à mettre en place des programmes pour alléger les souffrances.
Les voisins s’opposaient aux huissiers, refusant de les laisser rentrer dans les logements des ouvriers, ou bien ré-installait les familles et positionnaient des gens devant. La Ligue des Citoyens au Chômage lutta contre les expulsions dans les quartiers populaires de Philadelphie, sauvant le foyer d’habitants noirs comme blancs. Le syndicat rejoignit le mouvement émergeant contre les expulsions et le chômage, créa des coopératives alimentaires, soutint et fit la promotion de centres de contraception, et établirent des contrats avec des médecins de quartier pour ouvrir des cliniques.
Tous ces efforts servaient à souligner ce qu’une « société juste » voulait dire, et faire savoir au capital que les travailleurs refusaient d’être une classe mise à genoux. De nombreux syndiqués finirent par ressentir qu’ils se battaient pour la classe ouvrière toute entière. Au cours d’une grève sur le tas mémorable à la Bonneterie Apex en 1937, des centaines de travailleurs occupèrent l’usine tandis que des milliers d’habitants voisins remplissaient les rues pour montrer leur soutien. Leur victoire ultérieure, comme tant d’autres, dépendait de la solidarité de leurs collègues et de leurs voisins.
Les ouvriers-bonnetiers n’utilisaient jamais le langage dominant en parlant des prolétaires – de telles avances étaient obtenues à grand-peine, des droits durement obtenus. Les patrons avaient un « désir instinctif pour la domination » ; l’objectif du mouvement ouvrier était de frapper pour la liberté humaine en défendant et élargissant ces droits.

De par leur participation dans les activités sociales, les programmes éducatifs et la lutte contre les employeurs, les propriétaires et la police, les ouvriers-bonnetiers furent en mesure de créer un cosmopolitisme ouvrier, stimulant et organisant une base vaste voulant se dresser en faveur d’une société juste.

 

Nous sommes nombreux

Dans l’après-midi du 3 mars 1930, trente-cinq mille habitants de Philadelphie sortir faire l’éloge de Carl Mackley, un ouvrier de vingt-deux ans abattu par des mercenaires au cours d’une grève. C’était, d’après les mots du Public Ledger, « une des plus formidables manifestations de toute l’histoire du syndicalisme ».
Au plus fort de la cérémonie, les hommes et les femmes levèrent leur main droite et jurèrent de « continuer la lutte contre les bas salaires, la pauvreté et l’oppression » et de donner leur propre vie si nécessaire « afin que tous ceux qui peinent soient délivrés de l’esclavage industriel ».

Six ans plus tard, le journal Afro-Américain de Philadelphie parla de l’unité qui avait été réalisée quand il annonçait que des milliers de « travailleurs Noirs et blancs » manifesteraient à l’occasion du 1er Mai de cette année-là, représentant « toutes les religions, doctrines politiques et nationalités » présents dans un seul but : montrer la force des travailleurs.
L’American Federation of Full-Fashioned Hosiery Workers était un syndicat remarquable. Il a façonné une sous-culture radicale composée de la culture de l’Ère du Jazz – avec vêtements, danses et fêtes – et de piquets, d’éducation politique et de grèves. Leur postulat fut une des clefs de leur succès – qu’un meilleur monde soit possible, et que les gens ordinaires puissent se rassembler autour d’un plan d’action concert pour façonner ce monde. Le syndicat mit sa vision en pratique en luttant pour que des salaires justes, de meilleures conditions de travail, l’accès l’alimentation, à un logement et à une vie décente – soient droits pour tous les travailleurs, et pas des privilèges.
De pars de telles actions, les ouvriers-bonnetiers participèrent à forger un mouvement plus vaste, dans le quartier de Kensington et nationalement, qui poussa Franklin Roosevelt à répondre à au moins quelques préoccupations des masses laborieuses. Leur syndicat construisit le premier projet de logements ouvriers pendant le New Deal – nommé d’après leur premier martyr, Carl Mackley – qui ouvrit avec une crèche pour les enfants des travailleuses.

Les syndicalistes défendaient une vision du monde ambitieuse et prolétaire comme pré-requis pour l’avancée des droits de tous les travailleurs. « Nous croyions que nous devrions et pourrions avoir notre mot à dire quant à comment nous travaillons et vivons, que nous pourrions devenir des atlantes qui soutiendraient le monde sur nos épaules », expliquait un ouvrier. « Et pour un temps, nous l’avons fait. »
Le syndicat des bonnetteries et ses dirigeants étaient loin d’être parfaits. Les femmes ont dû se battre pour gagner une égale représentation au sein du syndicat, et, en particulier quand l’industrie commença à fortement décliner, quelques permanents se remirent à porter des stéréotypes de genre et soutinrent des campagnes douteuses pour sauver l’industrie. Néanmoins, le syndicat dans son ensemble conserva un fort attachement au syndicalisme de justice sociale tout au long de son existance. Des décénies plus tard, ses déscendants fusionnèrent en l’un des syndicats qui formèrent l’actuel UNITE-HERE(4).
Pourquoi cette histoire est-elle importante ? Le mouvement ouvrier est dans l’impasse depuis des décennies – mais il était dans un situation similaire au début des années 1930. Les ouvriers-bonnetiers de Kensington y répondirent en créant un syndicat dynamique et combatif – le genre de syndicat dont on a gravement besoin aujourd’hui. Ils ont montré que, quand la Gauche organisait les travailleurs autour de la perspective vibrante d’une meilleure société, avec un programme d’action concert, il était possible de vraiment changer les choses.
Un autre monde est toujours possible.

(1) Fédération américaine des ouvriers de bonneterie habillés sur mesure (toutes les notes sont du traducteur)

(2) Le Noble et Saint Ordre des Chevaliers du Travail, organisation de défense ouvrière pré-syndicale s’inspirant du modèle maçonnique et du compagnonnage.

(3) Type de bar clandestin pendant la prohibition, où le barman demandait aux clients de parler doucement (speak easy) pour ne pas attirer l’attention.

(4) Syndicat présent aux États-Unis et au Canada, rassemblant des travailleurs de l’industrie hotellière, de la restauration rapide, de la blanchisserie, de la logistique et des casinos.

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