Psychopathologies et Capitalisme

Par Céline V.

lenine
Photo : V. I. Lénine, le 1er mai 1920, lors de l’une des deux commémorations qui se tinrent à Moscou ce jour-là : l’une en l’honneur de Karl Marx, l’autre « à la gloire du travail libéré » – Archives centrales de l’Institut du marxisme-léninisme

 

La dépression est une vaste épidémie bien couverte par le libéralisme rongeant toujours plus la santé des corps qui ne peuvent être pensé indépendamment du Capitalisme. Il en va de même pour la souffrance psychique. Plusieurs constats mènent au même rapport : Il y a une net augmentation et une multiplication de la consommation d’anxiolytiques et d’antidépresseurs au cours de ces dernières décennies, et sans pour autant empêcher l’augmentation de suicides et des comportements agressifs associé au mal-être.

L’explosion du profit en faveur de l’industrie pharmaceutique n’est pas pour déplaire à la société consumériste dans laquelle nous vivons. Ce qui conduit à multiplier par quatre, le nombre d’entités psychopathologiques pour ces quatre dernières décennies. C’est-à-dire que des diagnostiques ont été posé sur des hommes et des femmes les qualifiant par leurs psychopathologies. On en comptait 103 en 1952, on en dénombre 392 en 1994. Ceci, sans oublier de multiplier par sept le nombre de dépressions officialisées par des médecins pour ces deux dernières décennies. Cette technologie de pouvoir que constitue la nouvelle politique de santé mentale, en participant à une expertise généralisée des comportements dîtes « anomaliques [1] », transforme la psychiatrie et la psychologie en simple gestion sociale et en maintenance administrative des populations à risque dont le profil différentiel s’établit toujours davantage sur la bases des critères neurogénétiques [2] au dépend de la véritable souffrance psychique et sociale. Les malades et les troubles ont remplacé le symptôme propre à chaque individu. Le DSM [3] étale sans principe et désigne sans vergogne comme autant d’anomalies à redresser ou à éliminer : simplement parce qu’elles dérogent à un idéal sanitaire et fascisant, parce qu’elles dérangent un ordre médical mondialisé. Idéal et ordre qui doivent plus à un calcul de rentabilité financière qu’à la prise en compte des maladies et à l’accueil de la souffrance (sans parler de la prise en charge des malades et de l’accompagnement des sujets). On nous dresse ensuite une liste hétéroclite, révisable au gré des lobbies : de l’anorexie-boulimie en passant par l’anxiété, la phobie, l’hyperactivité et la dépression.

Comment se traitent ces pathologies nouvelles, comment y répond-on d’ordinaire ? On pourrait établir le long répertoire de ce qui se répand dans notre monde et notre époque : les violences étatiques et capitalistes dont la violence psychique du travail qui est comble de l’exploitation, industrie de la mort, œuvre d’anéantissement. C’est ce à quoi ont mené et ramèneront, inévitablement et fatalement, la marchandisation de l’humain et celle du vivant, du management des relations humaines à la gestion des ressources humaines, du brevetage au clonage, dont le capitalisme se fait un mérite. La mort est son métier et le psychologue en est un des nombreux collaborateurs.

La souffrance psychique au travail provoqué par l’aliénation aux systèmes de productions compétitifs est gérée par les entreprises par la promotion des risques psychosociaux. Le psychologue du travail est instrumentalisé à des fins de légitimation de la dégradation des conditions de travail. La transformation – pourtant importante – des modes de management, ni les catastrophiques techniques d’évaluation pipées, ni la mondialisation, et encore moins les modalités de productions de l’entreprise ne sont remises en cause. Lorsque le travailleur souffre psychiquement d’une dépression, d’un Burn-Out, d’un stress trop intensif, on appelle un psychologue et on espère de lui qu’il fasse du contrôle social. Et pour cela, le psychologue est formé et apte à faire du contrôle social et de la gestion sociale en Entreprise. Le processus est individualiste et libéral, c’est-à-dire qu’on minimise la responsabilité de l’Entreprise au profit d’une psychologisation des pathologies dîtes du « Narcissime ». : là où la mise en avant du « moi je » répond au culte de l’individualisme. Ce sont les idéaux d’indépendance et d’autonomie qui accroissent en fait l’aliénation du moi, c’est-à-dire sa soumission, sa servitude et sa servilité envers les modes et les opinions. Par le statut d’« Expert d’inhibition de la souffrance psychique », le psychologue devient complice de la « pérennisation » du mal-être au travail et se gargarise d’être « le catalyseur » du travail psychique du « sujet » vers la voie de la Libération et de l’Emancipation.

Que devrait-elle être le rôle du Psychologue alors ? Arrêter de justifier la légitimité de notre système, toujours re-contextualiser le mal-être de la personne prise en charge afin de traiter sa souffrance en partant de l’intrinsèque vers l’extrinsèque, être porteur de discours et acteur à propos d’émancipation psychique, s’épancher vers une forme d’organisation collective psychique réduisant les pulsions « consuméristes » et tendant à un épanouissement individuel et collectif…

Au mieux, dans une société idéale, le psychologue n’existera pas.

Références :
L’individu Ingouvernable – Roland Gori
Les Enjeux psychiques du Travail – Pascal Molinier

[1] Ce qui paraît anormal d’après les références psychanalytiques dans « le somatique » d’une personne.
[2] Porteurs d’un gène qui déclencherait une maladie psychique ou dégénérative.
[3] Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux. Ce manuel classifie les psychopathologies en fonction de critères bien définis.

Fin Article

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Tout est instable mais tout est possible

ou
Tant que l’impérialisme capitaliste durera, nous ne serons jamais assez de terroristes dans le monde.

par Diane L.

 

Lecture croisée de l’introduction à L’Histoire du Terrorisme de l’Antiquité à Daech, sous la direction de Gérard Chaliand et Arnaud Blin : Du terrorisme comme stratégie d’insurrection par Ariel Merari, édition Fayard, 2015 ; et de La lutte Tricontinentale : impérialisme et révolution après la conférence de la Havane*, Albert-Paul Lentin, édition François Maspero, 1966

*La Conférence Tricontinentale, s’est tenue en janvier 1966 à la Havane, suite à un appel de Fidel Castro et a rassemblé plus de 82 délégations révolutionnaires du Tiers-Monde. Son but était de créer une organisation de solidarité et de force internationales dans la lutte contre l’impérialisme.

 

Tout oppose une organisation terroriste à un appareil d’État. C’est une opposition du rationnel et de l’émotionnel, des rapport de force et d’une stratégie qui mise sur les effets psychologiques. Raymond Aron donne cette définition du phénomène : « Une action violente est dénommée terroriste lorsque les effets psychologiques sont hors de proportion avec des résultats purement physiques. » Ce qui fait la force d’un acte terroriste, c’est l’impact du choc psychologique par rapport à des violences physiques finalement faibles (relativement à des violences physiques quotidiennes pratiquées par les armées d’État).

Mais ce qui est nommé terrorisme aujourd’hui, c’est le terrorisme d’en bas. Pourtant, le terrorisme d’en haut, celui pratiqué par l’appareil d’État, l’emporte au cours de l’histoire : le nombre de victimes de terrorisme d’État est bien plus important au cours du XXème siècle que celui des victimes de groupes terroristes insurrectionnels. La place du terrorisme découle en fait d’une vision moderne de la politique où les dirigeants accordent beaucoup plus de place à l’opinion publique.

Le terrorisme est un instrument, une technique qui existe en fait depuis la pratique de la guerre. Sa définition aujourd’hui amène forcément une connotation désapprobatrice et négative, et qui induit un certain discrédit quant aux revendications de ceux qui opèrent.
Le terrorisme faisait d’abord référence à la violence et à la répression d’État (la Terreur en France notamment). Mais « terrorisme politique » peut signifier des actes violents commis contre des États, pour d’autres, l’oppression d’un État contre sa population, ou encore des actes belliqueux perpétrés par des États contre d’autres États. On s’en sert maintenant pour définir une violence préméditée, motivée politiquement et qui cible des personnes non combattantes. Il désigne donc plutôt la violence insurrectionnelle que la violence d’État. Au cours des luttes de libération nationales qui mêlaient dans la lutte armée guérilla et terrorisme, les terroristes étaient les combattants de la liberté. Ce sont les hommes politiques qui ont eu tout intérêt à présenter les termes « terroristes » et « combattants de la liberté » comme opposés et contradictoire, ce qui est stupide d’un point de vue logique puisque l’un désigne un mode opératoire et l’autre une cause.

Dans la lutte armée, la guérilla essaie d’établir un contrôle physique sur un territoire. Le terrorisme comme stratégie ne s’appuie pas sur des zones libérées pour consolider et élargir la lutte. Il reste dans un registre d’influence psychologique. Dans toute forme de guerre on retrouve évidemment une composante psychologique qui vise à miner le moral de l’ennemi et à renforcer la confiance en soi de ses propres forces. Mais cet élément est plus essentiel dans le terrorisme puisque les groupes qui utilisent cette forme de lutte sont toujours peu nombreux, insignifiants en regard des forces armées d’État. Les groupes terroristes, même face aux États les plus faibles, ne peuvent espérer gagner la bataille physiquement.

Tandis qu’il est difficile pour des insurgés de réaliser complètement leurs objectifs, les groupes terroristes ont plus souvent atteint des objectifs partiels. On peut les résumer en 4 types de réussite : le recrutement d’un soutien interne (la propagande par l’action), le fait de sensibiliser l’opinion internationale, l’acquisition d’une légitimité internationale (par la provocation et l’intimidation), l’obtention de concessions politiques partielles (la stratégie d’usure, où les gouvernements finissent, si leur existence n’est pas directement menacée, par céder complètement ou partiellement en regard des pertes et de la pression de l’opinion publique).

Tous les groupes occidentaux ont opté pour le terrorisme, même s’il est probable que les insurgés d’Europe occidentale voudraient être capables d’adopter la guérilla en tant que stratégie principale. Mais la guérilla nécessite un terrain favorable à de petits groupes mobiles et défavorable aux forces gouvernementales mécanisées et aéroportées.

Finalement, la forme que prend une insurrection – terrorisme, guérilla, protestation de masse ou n’importe quelle autre combinaison – est déterminée par les conditions objectives plutôt que par les conceptions stratégiques des insurgés. La distinction entre guérilla et terrorisme concerne en fait davantage les universitaires qui s’interrogent sur leur classification que les insurgés qui ont à décider de leurs actions. Le facteur le plus important c’est la capacité. Parce que le terrorisme est la plus fondamentale et la moins exigeante de toutes les formes d’insurrection, il a toujours été employé avec d’autres formes de luttes.

On peut bien sûr opposer au terrorisme la question de la morale. Mais la question encore plus fondamentale serait peut-être celle de l’essence même de jugement moral. Les changements de réglementations concernant la lutte contre le terrorisme sont une preuve supplémentaire de la relativité de la morale. Si la loi reflète les normes morales d’une société donnée, il est intéressant de remarquer que tous les États confrontés à la menace d’une insurrection ont édicté des lois d’exception ou des réglementations d’urgences permettant aux forces de sécurité d’agir d’une façon qui serait considérée en temps normal comme immorale.

En 1966 déjà, le représentant du Parti Communiste Uruguayen à la Tricontinentale avertit : « Le gouvernement réactionnaire a recouru aux mesures dites d’urgence : suspension des garanties constitutionnelles, censure de la presse, suspension des émissions de radio, interdiction des meetings, intervention dans les syndicats, emprisonnement de centaines de personnes dans tout le pays. ».

Quels que soient les résultats de la lutte contre l’impérialisme et sa répression, il apparaît partout que l’action légale devient de plus en plus difficile pour les mouvements politiques de gauche. Le choix de la lutte armée ou non ne dépend pas du caprice des révolutionnaires, mais du véritable rapport des forces et de l’activité des classes qui les représentent. Amilcar Cabral, représentant des organisations nationalistes des colonies portugaises explique la nécessité de la lutte armée : « Les luttes légales sont des luttes inégales. Les armes sont d’un seul côté, celui du pouvoir et de la police. Il n’y a de lutte véritable que lorsque les révolutionnaires eux aussi disposent d’armes. »

La forme de lutte contre les impérialismes est à redéfinir constamment, la lutte elle-même est toujours aussi légitime.