Les Archives du Marxisme Noir et l’Histoire du Radicalisme Noir au Vingtième Siècle

makalani-talkArticle original : http://www.aaihs.org/the-archive-of-black-marxism/

Traduit par Hugo A.

Par Minkah Makalani

C’est le second jour de la table ronde d’AAIHS (African American Intellectual History Society) autour du livre d’Hakim Adi « Pan-Africanisme et Communisme ». Nous commençâmes par une introduction de Keisha N. Blain commentée par Gwendolyn Mildo Hall. Dans de cette entrée, Minkah Makalani nous offre un apperçu historiographique et soulève des questions concernant les ressources d’archives sur lesquelles Adi s’appuie.

Minkah Makalani est Maître Assistant au Département d’Études Africaines et de la Diaspora Africaine à l’Université du Texas. Ses points d’étude comprennent le radicalisme noir, la diaspora Africaine, les intellectuels, la théorie et les mouvements sociaux noirs. Makalani est l’auteur de « In Cause of Freedom: Radical Black Internationalism from Harlem to London, 1917-1939» (University of North Carolina, 2011). En outre il a édité un numéro spécial de Social Text sur [la] « Diaspora and the Localities of Race, » 2009 Vol. 27, N° 1 98 : 1-9, ses articles ont été publiés dans les journaux Souls et le Journal of African American History, en plus des collections White Out: The Conitnuing Significance of Racisme, and Race Struggles (Routledge, 2003).

« Les écrivains et organisateurs des études de l’histoire Nègre on atteint une étape critique de leur travail. Ils ont accumulé un corps de faits magistral démontrant le rôle actif des Nègres dans la fabrique de l’histoire Américain et, notamment, dans la tradition libérale et révolutionaire Américaine… Et ensuite ? Seulement se contenter d’accumuler des faits ?… Les faits historiques, en tant que faits ne peuvent tout accomplir. Ils se doivent d’être organisés à la lumière d’une philosophie de l’histoire » C.L.R. James, « Key Problems in the study of Negro History »

« Les documents d’archives coloniaux Néerlandais ont moins vocation de chroniques d’une histoire coloniale, que de substances actives, génératives chargées d’histoires, que de documents chargés d’itiniraires propres. » Ann Laura Stole, « Along the Archival Grain »

L‘ouverture des archives d’état Russes au début des années 90 ont permis, pour la première fois, une vue sans précédent de l’Internationale Communiste (Komintern) de V. I. Lénine et des nombreux partis communistes nationaux la constituant. Pour de nombreux intellectuels écrivant sur la gauche Américaine, un tel accès miroitait la promesse de faits incontestables desquels découlerait l’histoire vraie du communisme international. Peu seront surpris d’apprendre que des historiens de la Guerre Froide localisèrent en ces volumineux dossiers la documentation nécessaire confirmant leur soupçons de longue date concernant les intrigues Soviétiques et son contrôle sur le communisme Américain. Il aurait dû être aussi peu surprenant que des historiens de la gauche reflètent un tel positivisme afin de démontrer le mérite du communisme international et l’autonomie du Parti Communiste Américain. Concernant les noirs faisant parti de mouvements communistes, les arguments respectifs de ce débat ne changèrent guère, le premier représentant toujours les communistes noirs comme des pions naïfs ou des agents subordonnés au Kremlin, et le second en représentant les communistes Américains et Soviétiques, dans leur globalité, comme une force antiraciste et anti-coloniale. À chacun le méchant ou me héros de l’histoire demeurait la figure centrale du Komintern et ses partis membres, les noirs n’apparaissant que pour justifier leurs assertions antagoniques.

Plus important, à ce moment des historiens tels que Nell Painter ou Robin D.G. Kelley avaient déjà publié des travaux révolutionnaires comptant des histoires bien plus fascinantes de la gauche noire. Plutôt que des histoires du Komintern, ils rompirent avec les archives du Marxisme noir, « l’ensemble conceptuel et idéologique » de préoccupations et de questions couvrant les arguments et les conclusions estimées acceptables en écrivant sur le radicalisme noir, et redécouvrirent une tradition radicale noir depuis longtemps submergée (ou plutôt, généralement rejetée ou ignorée)(1). Kelly et Painter, et durant les vingt dernières années de nouveaux intellectuels qu’il influencèrent, attirèrent l’attention sur des entretiens, des autobiographies, des histoires personnelles, des périodiques radicaux, des tracts, de la musique, de la poésie, et même sur des enregistrements de surveillance du gouvernement afin de d’écarter l’histoire de la gauche américaine de concepts de héros ou de méchants. Ils battirent des récits laissant place à tout un spectre de motivations, initiatives, désirs, peurs, échecs et progrès de noirs qui, pour différentes raisons, trouvèrent intérêt dans les idées de Marx, Lénine, Trotski ou Mao, et les mouvements communistes et socialistes mondiaux qu’ils menèrent. On remarque également, dans ce corpus grandissant de littérature, l’influence du Marxisme noir classique de Cedric Robinson, en particulier son insistance sur la tradition radicale noire qui anticipa et dépassa la rencontre plutôt brève entre radicalisme noir et gauche blanche au Vingtième Siècle. Privilégiant les subtilités de la vie politique noire et la complexité de sa pensée, ce nouveau corpus, à l’instar de Painter et Kelley, batis souvent des récits ne recourant que singulièrement aux archives Soviétiques.

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Le très exhaustif et très recherché « Pan-Africanism and Communism: The Communist International, Africa and the Diaspora, 1919-1939 » d’Hakim Adi rejoint ce champs croissant doté de l’intention d’explorer comment les communistes noirs influencèrent et façonnèrent la politique du Komintern concernant la à jamais énigmatique Question Nègre. Écrivant sur cette histoire en se basant quasi-intégralement sur des sources d’archive Russes, Adi nous présente un aperçu formidablement détaillé d’activités organisationnelles de communistes noirs à travers le monde, produisant ainsi une description peut-être même excessive de la participation mondiale des noirs au sein du communisme organisé (2). Les personnes familières avec les travaux de Brent Hayes Edwards, Winston James, Joyce Moore Turner, Erik McDuffie, Leslie James ou Matthew Smith reconnaîtront la plupart des noms d’organisations cités dans l’œuvre d’Adi . Ce qui est ici impressionnant, cependant, est la richesse d’information sur des figures telles que George Padmore, Tiémoko Garan Kouyaté, Otto Huiswoud, Maw Blancourt, James Ford ou Jacques Roumain. Aussi exhaustive est l’attention portée à la tentative la plus prometteuse du Komintern d’organiser les travailleurs noirs à l’échelle mondiale, l’International Trade Union Commitee of Negro Workers (Commité Syndical International des Travailleurs Nègres) (ITUCNW). Sous la direction de George Padmore (1931-1933), l’ITUCNW devint un réseau international de travailleurs noirs radicaux en Afrique, aux Caraïbes et en Europe, tandis-que son journal le « Negro Worker », atteint des milliers de travailleurs à travers la diaspora. Aussi impressionnant est l’esquive d’Adi de la pratique historique de ne parler que d’un ou deux lieux, ce dernier choisissant plutôt de couvrir l’histoire de l’ITUCNW en Afrique du Sud, à Paris, Londres, les Caraïbes et en Afrique de l’Ouest coloniale.

Le titre du livre «Pan-Africanism and Communism » ( Pan-Africanisme et Communisme) devrait expliciter l’écart prit quant à la nécéssité d’une dichotomie entre communisme et pan-Africanisme implicitée par George Padmore dans son auto-historique « Pan-Africanism or Communism?» (Pan-Africanisme ou Communisme ?) Selon Adi, à partir de son Quatrième Congrès en 1922, si ce n’est son Second en 1920, on pourrait parler « de l’approche Pan-Africaniste de la Question Nègre du Komintern ». En effet, selon sa propre biographie politique et intellectuelle, Padmore dément l’idée d’une quelconque incompatibilité entre les deux concepts. Bien qu’il fut amené à mépriser ce qu’il considérait comme « l’assertion prétentieuse du Communisme doctrinaire, que lui seul détient la solution des complexes problèmes raciaux, tribaux et sociaux-économiques qu’endure l’Afrique », le fait demeure qu’il bâtit un réseau radical diasporique Africain concentré sur une libération pan-Africaine à par l’ITUCNW. L’ironie qu’un historien soulève, est que les restrictions et la richesse relative de ressources du Komintern « ont permis à Padmore d’avancer vers des idées d’une libération noire demeurant dans les limites d’un spectre d’analytique Marxien (3).
Adi a raison de voir dans la formulation du pan-Africanisme ou Communisme de Padmore, une juxtaposition n’ayant existé ni à l’échelle théorique, ni à l’échelle historique (4), bien qu’il eut la présence d’esprit de prendre en considération le sentiment de Padmore que la politique sectaire du Komintern isola l’ITUCNW des masses colonisée, et son intuition quand aux ravages du racisme de communistes blancs abattant sur le groupe. L’attention portée par Adi afin de savoir si Padmore démissionna du Komintern ou en fut exclus, selon mon interprétation, demeure une question désespérément empirique qui ne dévoile que peu de choses. Les preuves archivistiques semblent suggérer que Padmore fut exclus, et comme je l’ai soutenu dans mon livre, « In the Cause of Freedom », il semblerait que Padmore avait quitté l’organisation lorsqu’il en fut exclu. Bien qu’il n’y ait peu de preuves que le Komintern chercha à liquider l’INTCUW, comme Padmore le déclarait, il est cependant clair que son mécontentement de Moscou le mena à questionner son intérêt pour la libération diasporique, et qu’à partir de 1933 il opérait indépendamment de ses directives. Nous pouvons remarquer la même indépendance de pensée et d’action avec Garan Kouyaté, proche collaborateur de Padmore avant et après son expulsion du PCF. Plutôt que de considérer une telle indépendance comme une preuve en soi, permettant d’analyser cet épisode, Adi ne remet en question que les explications de Padmore lors de son départ du Komintern, et suggère également que Kouyaté falsifia les siennes, contenues dans les documents officiels du Komintern afin de présenter « ce qu’il pensait que son audience voudrait entendre ». Ce sont des questions historiques tout à fait légitimes, bien qu’apparemment il ne vint jamais à l’esprit d’Adi de se demander si représentants du Komintern et les secrétaires des partis nationaux n’avaient pas présenté leurs interactions avec leurs camarades noirs sous un faux jour ou falsifié des rapports les plaçant sous un angle plus favorable.

La question des «faits» de cette question sont moins en cause que la manière dont on approche l’archive de laquelle sont tirés ces « faits ». Naguère, Michel-Roplh Trouillot implora les intellectuels de rester attentifs aux puissances en jeu lors de la création et le recueil de sources, les choix archivant des silences et les récits historiques dont ils sont tirés. Suivant Trouillot et Ann Laura Stoller, nous devons toujours demander, qu’il s’agisse des les National Archives Américaines, le Public Record Office Britannique, les archives d’État d’Histoire Sociopolitique Russe ou le Schomburg, quelles histoires ces sources tentent de narrer ? Il me semble que l’argument de C.L.R James, que d’uniquement accumuler les faits manque la question plus importante de savoir comment l’on approche le passé, ce que Trouillot apprèle « le moment d’importance rétrospective (la confection de l’histoire). »

L’échec d’Hakim Adi quant à approcher les sources archivistiques Russes de manière critique donnent au Pan-Africanisme et au Communisme un air sinistre d’approche historiographique suranée du radicalisme noir. Étant donné l’attention particulière aux faits et gestes des communistes noirs, on pourrait aisément rater que la figure centrale de cette histoire, son héros pour ainsi dire, ne sont ni les communistes noirs, ni l’ITUCNW, mais bien l’Internationale Communiste, une structure inébranlablement anticolonialiste « tentant de réponde à la Question Nègre depuis sa genèse ». Nous avons tendance à voir les communistes noirs comme des travaillant diligemment pour le Kommintern, se détournant de sa sagesse ou ignorant ses directives, mais plutôt peu n’est perçu de leur idées et initiatives personnelles. Dans d’autres cas, le Komintern nous apparaît tel un automate plutôt que comme un groupe guidé par des individus sûrement munis de bonnes intentions, ayant pris en compte une variété d’idées arrivés à une décision donnée, et que ces décisions étaient parfois imparfaites, débattables, auraient pu s’appliquer différemment. Nous voyons Lénine présenter l’approche du Kommintern concernant la Question Nègre avant le Second Congrès de 1920, mais n’entendons rien de son débat avec M. N. Roy, le radical Indien dont la contre-proposition de libération nationale lors de ce congrès renseigna presque dix ans d’efforts du Komintern autour de la question de la race- des efforts authentiquement antiracistes, anticolonialistes bien que souvent maladroits ou malavisés. Le Komintern n’eut jamais vraiment d’approche Pan-Africaine en raison de la présence de membres Asiatiques tels que Roy contribuèrent à transformer ce mouvement en un mouvement mondial au sein duquel les radicaux noirs estimèrent qu’il pourraient mettre en œuvre une libération diasporique Africaine.

L’attention minutieuse d’Adi à l’encontre de l’ITUCNW dans la deuxième partie de « Pan-Africanism and Communism », traitant du groupe en France, en Angleterre, dans les Caraïbes, en Afrique de l’Ouest coloniale et en Afrique du Sud, résistera aux affres du temps et aux critiques cinglantes de ses contemporains. En effet, cette œuvre constituera une référence à partir de laquelle de futurs intellectuels continueront d’examiner cette organisation ainsi que l’importance de ses membres dans l’entreprise de compréhension globale de la politique radicale noire. En traitant de l’ITUCNW au sein de ses sections locales, Adi clarifie l’importance de chaque contexte national dans les développements et les contraintes de ce que le groupe fut capable d’accomplir, dans son potentiel et de ses espérances irréalisées.

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Lamine Senghor (au centre et au premier plan)

Un exemple nous suffira pour conclure. En 1926, plusieurs communistes noirs au sein du Parti Communiste Français rejoignirent le Sénégalais Lamine Senghor, qui quitta le PCF et forma le Comité de Défense de la Race Nègre (CDRN). Le CDRN de Senghor est issu de son implication antérieure dans la Ligue Universelle pour la Défense de la Race Noire, une organisation anti-coloniale fondée en 1924 par le radical Dahoméen Kojo Tovalou Houenou. On peut se demander à quoi aurait ressemblé l’histoire racontée par Adi si ce dernier avait pris en compte les efforts d’Houénou de lier son groupe à l’UNIA de Marcus Garvey et au NAACP de W.E.B Du Bois, efforts traduisant la vision de désirs politiques diasporiques ayant influencée de nombreuses interactions entre les radicaux noirs au sein du Kommintern -Les correspondances entre Lovett Fort-Whiteman résidant aux États-Unis et Josep Gothon-Lunion résidant quant à lui à Paris ; les échanges lors du Congrès de Bruxelles de 1927 entre Senghor, le Sudafricain Josiah Gumede et Richard B. Moore, ancien membre de l’African Blood Brotherhood. De par la nature épisodique des apparitions de tels échanges, leur potentiel de composants d’une autre forme d’anti-colonialisme diasporique reste inexploré. Il est certain que l’œuvre d’Adi va dans le sens des fibres d’une structure archivistique Russe préservant les distinctions nationales entre ses différents partis, elle même reflet de l’orientation nationaliste de l’internationalisme du Kommintern. Cependant, Adi donne une idée des possibilités disponibles en se séparant d’une telle logique, bien qu’il subsiste en son œuvre des moments de dissonance : la réponse noire internationaliste quand à l’invasion Italienne de l’Abyssinie; les révoltes ouvrières Caribéennes de 1937 et 1938 qui servirent de baromètre du déclin de l’Empire Britannique.

L’œuvre d’Hakim Adi confirme qu’il y a, en effet beaucoup à apprendre des rencontres décennales entre radicalisme noir et communisme international. Et il a, peut être malgré lui, fourni plus de bases afin de dépasser cette diminution des rendements concernant toute enquête concernant principalement le Kommintern. En effet la richesse des travaux apparus en seulement ces dix dernières années se sont fertilement basés sur ses amples recherches. Adi a de tout évidence apporté sa pierre à l’édifice de ce que l’on pourrait désormais appeler une tradition radicale noire autonome qui, comme d’autres l’ont démontré, a su s’actualiser de façons innovantes, parfois de manière productive, d’autres fois plutôt fâcheusement, au sein du mouvement communiste international afin d’atteindre une libération diasporique.

  1. Je m’inspire ici de la conception de Michel Foucault de l’archive non seulement comme d’une institution mais aussi comme d’un « système d’énonciabilité » gouvernant ce qui peut et ne peut pas être dit. Également important à ma réflexion, la notion de « problème-espace. » de David Scott.

  2. Voir l’œuvre aussi magistrale de Holger Weiss

  3. Leslie James « George Padmore and the Decolonization from below »

  4. Pour d’autres approches, voir « George Padmore : Pan-African Revolutionary »

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