Socialisme et bas de soie

Traduit par Alain T.

Par SHARON MCCONNELL-SIDORICK.

 

 

Les ouvriers des bonneteries de Philadelphie furent à l’origine d’un syndicat dynamique en mélangeant la culture de l’Ère du Jazz à un militantisme socialiste.

 

« Si le reste de l’Amérique peut sembler calme, à Philadelphie on se croirait à deux doigts de la révolution, »

relatait le magazine Labor News le 21 février 1931.

L’épicentre de ces secousses se trouvait être le quartier industriel de la ville, où les ouvriers des bonneteries, organisés sous la forme de l’American Federation of Full-Fashioned Hosiery Workers (AFFFHW)(1), syndicat à l’orientation socialiste. Ils étaient alors en grève contre trente usines non-syndiquées en ville. Au cours des premières heures de la grève, ils réussirent à faire complètement fermer plus d’une dizaine d’usines. Violences policières, arrestations de masse et représailles ouvrières furent à l’ordre du jour. Les arrestations raflèrent un rand nombre de jeunes gens, et de jeunes femmes en particulier, ayant combattu la police sur les piquets de grève et qui remplirent les prisons, et ce tout en portant des vêtements élégants et « modernes » et des bas de soie. Les habitants du quartier sortirent en masse de leurs maisons en rangées pour démontrer leur solidarité militante, pour se voir arrêtés à leur tour.
La grève de 1931 démontra d’une manière dramatique la puissance de ce cocktail de politique syndicale – à base de jeunesse et de culture, de solidarité et de communauté – qui était dominant dans cet avant-poste du socialisme ouvrier dans les années 1920 et 1930.
En son centre se trouve le syndicat des bonneteries de la ville. La Branche 1 de l’AFFFHW cultivait une forme de syndicalisme qui allait bien au-delà des usines de bonneteries parsemées dans le quartier de Kensington, le lieu d’origine du syndicat. Fait très remarquable, le syndicat, fondé des années plus tôt par des ouvriers comprenant des vétérans des Knights of Labor(2), devint un élément central de la culture de l’Ère du Jazz qui, dans sa variante ouvrière, imprégnait le quartier.

Les jeunes ouvriers-bonnetiers étaient, pour la plupart, des jeunes gens ordinaires, mais dans le contexte de leur communauté et par leur syndicat, ils finirent par développer une conscience de classe solide et adopter un profond engagement pour la justice sociale, tout en mélangeant la culture de l’Ère du Jazz avec des politiques socialistes.
A l’heure actuelle, alors que les idées socialistes refont surface, les ouvriers des bonneteries de Philadelphie nous rappellent que les mouvements de gauche sont plus forts quand ils sont enracinés dans les communautés prolétaires, et qu’une culture est un puissant stimulant quand il s’agit de créer des institutions ouvrières dynamiques. Des syndicats militants, combatifs et épris de justice comme les ouvriers-bonnetiers offrent un modèle indispensable pour le mouvement ouvrier faiblissant d’aujourd’hui. Tout mouvement socialiste viable devra bâtir ce genre d’institutions ouvrières robustes pour pouvoir croître et exercer du pouvoir.

 

Le Jeune et le Vieux

Dans les années 1920, Kensington était un quartier majoritairement blanc mais composé d’ethnies variées, avec une longue tradition de militantisme ouvrier : c’est dans ce quartier qu’en 1869, Uriah Stephens créa les Chevaliers du Travail, la plus grande organisation ouvrière de son temps.
Kensington était non seulement un centre historique de l’industrie textile mais également le principal centre de production de bas de soie façonnées. Au cours des années 20, les évolutions de la mode et de la culture populaire raccourcirent considérablement la longueur des robes. L’industrie des bas moulants s’étendit rapidement, stimulée par l’énorme demande de bas transparents et collant au corps, qui deviendront l’accessoire iconique des jeunes femmes garçonnes, les flappers.
Avec la croissance de cette industrie, les fabricants embauchèrent beaucoup de nouveaux ouvriers, principalement des jeunes, qui rejoignirent les rangs des ouvriers syndiqués plus vieux et expérimentés, qui trimaient déjà dans les boutiques. Avant la fin de la décennie, les jeunes deviendront la majorité dans cette industrie.

La lutte opposant le syndicat aux propriétaires des usines ne devint plus juste une lutte pour le contrôle des boutiques, mais bien pour s’acquérir le cœur et l’esprit des jeunes ouvriers. La direction du syndicat, principalement des socialistes de gauche ainsi que des communistes et quelques syndicalistes indépendants ici et là, eut à trouver comment unifier et motiver cette nouvelle force de travail plus variée.

Et ils avaient à refermer le faussé générationnel qui la Première Guerre Mondiale avait visiblement ouvert.

La guerre de tranchées, les gaz de combat, les pertes terrifiantes – voilà tout ce que, pour de nombreux jeunes gens, leurs aînés leur avaient légués. « La vielle génération a globalement ruiné ce monde avant de le remettre entre nos mains, » écrivait John F. Carter en 1920 dans l’Atlantic Monthly, «  et ils s’étonnent ensuite que nous ne l’acceptions pas. » Les robes courtes, les bas de soie et une vie à toute vitesse, tout cela relevait d’un nouvel esprit de rébellion au sein de la jeunesse.
Mais tandis que ces jeunes travailleurs rentraient en masse dans les usines où l’on produisait les bas, il n’était pas certain que leur rébellion reste apolitique. Les militants à la tête du syndicat des ouvriers-bonnetiers s’étaient fixés l’objectif de s’emparer de la dissidence de la jeune génération pour en faire un militantisme radical.

Jeunesse et Culture

Le journal du syndicat fut un fer de lance pour transformer le mécontentement mal définis à l’encontre de la Grande Guerre en une critique incisive du capitalisme. «  Les salariés ont été appelés à s’engager dans le meurtre scientifique parce que leurs maîtres sociaux, industriels et politiques se sont disputés, » expliquait le journal. « La guerre n’est pas une composante accidentelle du capitalisme international, elle en est une partie intégrante. »
Pendant la guerre, les élites s’étaient efforcer de gagner le soutient de la jeunesse à l’aide de slogans tels que « passons le flambeau ». Mais le flambeau dont parlait le capital, c’était celui de l’impérialisme ; les dirigeants socialistes cherchèrent à le redéfinir comme étant celui du travail et de la justice sociale. En plus de politiser les sentiments pacifistes et de définir la source de l’oppression du prolétariat, les militants du syndicat des bonneteries essayèrent d’intégrer délibérément l’Ère du Jazz et la culture populaire, et tout particulièrement son aspect rebelle, au sein de leur lutte ouvrière pour des droits et du pouvoir.

Les réunions syndicales étaient loin d’être les affaires mornes auxquelles beaucoup s’attendaient. Elles ressemblaient même parfois à des rassemblements dynamiques. Un jeune membre ouvrait la réunion en se tenant devant la pièce, un mégaphone en main, faisant chanter la foule devant lui avec le slogan :

U-N-I-O-N, Union ! Union !

D’autres fois, les rassemblements du syndicat se déroulaient sous la forme de concerts, un groupe de jazz composé de jeunes ouvriers-bonnetiers jouant sur la plate-forme d’un camion. Souvent, des discours suivraient, ou bien peut-être des petites pièces de théâtre de rue créatives : des femmes au piquet de grève portant un pyjama, des hommes habillés en croque-mort portant un cercueil pour les usines de jaunes.
Quand le plus grand événement de boxe de la décennie, le match Jack Dempsey contre Gene Tuney, tomba le soir d’une réunion syndicale, les gens ne restèrent pas chez eux ou ne se terrèrent pas dans un speakeasy(3). Ils remplirent le local syndical. Les membres installèrent une radio dans la salle de réunion et, après avoir traité des affaires syndicales, suivirent le combat tous ensemble. Plus tard, deux jeunes hommes mirent en scène un combat de boxe, habillés de « collants criards ». Quelques hommes plus âgés furent aussi de la partie, prouvant qu’ils pouvaient rester au même niveau que les jeunes.

Le syndicat parrainait un vaste programme de sports et d’activités sociales, à destination non seulement des travailleurs de l’industrie, mais aussi de leurs familles et de la communauté d’une manière générale. Il y avait des ligues sportives pour hommes et femmes, et des sorties à la pêche, à la patinoire et des randonnées dans des parcs de loisirs. Parmi les activités sociales les plus populaires se trouvait des fêtes et des dancings avec des groupes de jazz, des concours de danse et, en dépit de la Prohibition, souvent de l’alcool. Tout cela servait à entretenir la camaraderie au sein d’un groupe hétérogène.
Pour populariser l’adhésion (en particulier auprès de jeunes lecteurs), le personnel du journal parsemait les informations syndicales et les nouvelles de grèves d’humour et de satire. Un article parlait d’une action syndicale à Reading en Pennsylvanie où des femmes s’allongèrent sur la route pour bloquer l’accès à une usine. Pour tenter de les expulser, les patrons lâchèrent un putois. Mais « les grévistes, habitués à la présence des jaunes, ne furent pas dérangés le moins du monde par le putois ! »

Un autre article parle d’une grève où les patrons faisaient venir des jaunes – qui, l’alcool coulant à flots, s’adonnaient à des « orgies nocturnes » avec des femmes ramenées spécialement pour les divertir, tandis que quatre mitrailleuses étaient « prêtes à l’usage » dans la cave. Le syndicat ne s’opposait absolument pas à l’usage du sensationnalisme de la presse populaire !
Un langage imagé était également employé dans d’autres écrits syndicaux, comme les brochures illustrées qui représentaient particulièrement la femme « moderne ». Un tract, promouvant un événement en soutien pour une grève importante, adopta le vocabulaire d’une affiche de film. Il promettait « Une Histoire d’Héroïsme – Humour – Frissons – Initiatives et Incidents Hauts en Couleur », et proposait une invitation spécialement pour les travailleuses, les informant qu’un dancing aurait lieu après les débats.
Si les militants de Kensington célébraient ouvertement la culture de jeunesse rebelle, ils ne l’opposèrent jamais aux plus vieilles traditions radicales du quartier. Pour dépasser les différences de génération et appuyer sur la nature durable de leur lutte, des militants plus vieux prenaient souvent la parole pendant les réunions, rappelant aux jeunes travailleurs que « les vieux ont dut mener de nombreuses batailles pour que les jeunes aient de meilleurs conditions ».
Des intervenants se souvenaient avoir été blacklisté à cause de leur activité syndicale, et pour s’être battus avec des jaunes. Un vétéran décrivit l’organisation d’un débrayage après que le patron ai parlé d’une coupe de salaire de 10%. « Ça allait, il s’agissait plutôt de tester notre capacité à lutter », dit-il. « Nous avons arrêté la boutique et traversé la rue pour aller dans un bar. » Après quelques bières, ils revinrent pour exiger que les patrons retirent la coupe de salaire. « Ils acceptèrent. Ça a prit 3 heures. » Il dit alors aux jeunes travailleurs de « se relever et de se battre », parce que « ça vaut le coup de lutter pour ce qu’on peut gagner ». Le message du syndicat était clair : c’était dans une guerre de classe qu’ils s’étaient engagés. Les travailleurs ne pouvaient pas se laisser dresser les uns contre les autres sur une question d’âge.

Éduquer le Futur

Le programme d’éducation ouvrière était un élément central du développement du mouvement des ouvriers-bonnetiers, encourageant une vision large de l’unité de classe, tout en enseignant des techniques d’organisation pratiques. Les jeunes meneurs étaient envoyés dans des universités ouvrières pour suivre des formations intensives et, à la maison, des programmes de quartiers étaient organisés pour les syndiqués.
Les travailleurs pouvaient découvrir « l’interprétation matérialiste de l’histoire » avec un professeur du Swarthmore College, écouter le meneur des ouvriers du textile britannique parler en détails de l’histoire des syndicats internationaux du textile, et participer à des débats sur des sujets tels que « L’Union Soviétique telle qu’elle est Aujourd’hui » et « les États-Unis et le Mexique ». Ils pouvaient assister aux prises de paroles d’Arturo Giovannitti, poète anarcho-syndicaliste et militant ouvrier, ou encore Frank Keeney, meneur du « cortège armé » des mineurs de Virginie Occidentale de 1921, lors de réunions publiques le 1er Mai.
La Branche 1 ouvrit des salles de lecture partout dans le quartier, une bibliothèque contenant des ouvrages de Marx et d’autres socialistes, et organisèrent une série de programmes pour promouvoir « la solidarité au-delà des différences » au sein de la classe ouvrière – approfondissant la conscience de classe des membres, ainsi que leur compréhension du capitalisme.
Conscientiser les jeunes syndiqués en matière d’oppression raciale était également une composante importante des programmes d’éducation du syndicat – et ils démarrèrent une action concrète.
Lors d’un symposium au local syndical sur le sujet de « La Question Raciale aux États-Unis », Walter White, secrétaire général du NAACP, donna une conférence sur le lynchage et les émeutes raciales ; les ouvriers-bonnetiers lancèrent des campagnes de pression pour des lois anti-lynchage fortes et pour une législation sur le droit de vote.
Le journal du syndicat écrivit des articles sur le système de plantations oppressif d’Hawaï et sur le travail des prisonniers enchaînés dans le Sud, et sur le système de « nouveau péonage » ; et des ouvriers-bonnetiers noirs et blancs prirent l’engagement de lutter pour « une paix dans l’industrie fondée sur la justice », dans un nouveau local syndical à Durham, en Caroline du Nord – préfigurant le slogan « Pas de justice, pas de paix ».

Contestant les fondations, imposées par l’élite, de l’histoire américaine, et construisant une analyse propre qui insistait sur la lutte permanente pour les droits des travailleurs, les meneurs syndicaux poussèrent les membres vers une vision plus révolutionnaire d’eux-même en tant qu’agents au sein d’un mouvement de classe.
Et dans les années 20, les femmes revendiquèrent de plus en plus leur propre place au sein de ce mouvement.

 

Nous, les Femmes, Allions Beaucoup sur les Piquets de Grève

« Émeutiers Matraqués à la Tête – Cinquante personnes Blessées », criait une une du Philadelphia Record en 1931. « Plus de 200 grévistes et sympathisants, dont de nombreuses femmes, ont affronté la police ».
La visibilité et l’affirmation des femmes au sein de l’AFFFHW s’accrût abruptement pendant les années 20. Tandis que les adhérentes se mettaient à participer aux cours éducatifs soutenus par le syndicat et à rejoindre le piquet de grève, elles se mirent à prendre un rôle plus actif dans les programmes et les débats syndicaux. Elles découvrirent les procédures parlementaires et gagnèrent de l’expérience en prise de parole en public. Elles initièrent même des rencontres exclusivement féminines – précurseurs des groupes de conscientisation de la deuxième vague féministe – qui leur permit de parler de problème exclusifs aux femmes, et de développer l’assurance nécessaire pour aborder ces problèmes en réunions.
Les meneurs syndicaux exprimèrent clairement qu’ils s’attendaient au même engagement de la part des jeunes femmes que de celle des hommes. Avec l’intensification de la lutte, les travailleuses dirent clairement que si le syndicat voulait qu’elles fassent partie de leur révolution, elles voulaient l’égalité des droits.
Elles insistaient sur le fait que le syndicat doive éduquer les ouvriers masculins concernant les oppressions auxquelles les femmes faisaient face dans l’industrie, aborde les questions d’égalité salariale et de prise en charge des enfants, qu’il protège leur droit au travail et confronte les patrons au sujet du harcèlement sexuel. En plus de telles résolutions, elles se mirent à exiger que le syndicat envoie des femmes aux programmes de formation et les mette en positions de responsabilité. Progressivement, le syndicat répondit à leurs revendications. Les travailleuses se forgèrent alors une forte identité syndicale et devinrent parmi les plus ardentes militantes du syndicat. Comme l’a dit une femme, « Nous, les femmes, allions beaucoup sur les piquets de grève. Nous nous battions ! Nous étions le syndicat, vous savez! »

Le syndicat se mit à de plus en plus mettre en avant des grèves et des actions militantes à l’initiative des femmes, les acclamant comme étant des syndicalistes engagées et « héroïques ». Le journal loua leur refus de se conformer aux injonctions et leur volonté de risquer l’arrestation afin d’exercer leur liberté d’expression. Nombre d’entre elles prirent part à des batailles de rue aux côtés de leurs homologues masculins, subissant des blessures et « remplissant les prisons » tandis qu’elles se considéraient progressivement comme les agents du changement, tel que le syndicat se mettait à les représenter. Bien qu’on parle souvent d’elles comme des « filles », au sein des cercles syndicaux, on insistait catégoriquement sur le fait de ne pas représenter les femmes syndiquées comme des « victimes ». Elles étaient des jeunes femmes modernes, autonomes et avaient de l’assurance : « Les filles », disait un article, « ne sont pas simplement celles qui suivent les hommes, pas plus qu’elles n’agissent sur le coup de quelque impulsion aveugle et émotive, elles […] sont profondément conscientes des implications de tout ce qu’elles font en s’alignant avec le mouvement ouvrier américain. »
Rien ne mettait en avant le féminisme de classe du syndicat mieux que le logo qu’ils utilisaient pour promouvoir leur programme. Lancé en 1928, le dessin montrait la forme géométrique d’une jeune femme portant une jupe courte, le vent soufflant dans ses cheveux courts, tenant de la lingerie fabriquée par le syndicat dans ses bras tendus, sur fond de paysage urbain. Il était dessiné dans un style Art Déco de l’Ère du Jazz – évidemment.

 

Démocratie et Communauté

 

La force du syndicat des ouvriers-bonnetiers provenait non seulement de son engagement dans le féminisme et l’éducation, mais aussi de la démocratie et de la communauté. Les responsables syndicaux étaient élus dans les boutiques, et les décisions cruciales dépendaient d’un référendum – faisant ressentir aux membres que l’organisation leur appartenait. Il était attendu des membres qu’ils soient des organisateurs, empêchant ainsi la bureaucratie de scléroser l’organisation.

La solidarité locale du syndicat s’étendait au-delà des portes du local syndical. Pendant la Grande Dépression, la Branche 1 prit le rôle de défenseur de la communauté et fut partisan d’une économie morale, œuvrant avec les habitants à mettre en place des programmes pour alléger les souffrances.
Les voisins s’opposaient aux huissiers, refusant de les laisser rentrer dans les logements des ouvriers, ou bien ré-installait les familles et positionnaient des gens devant. La Ligue des Citoyens au Chômage lutta contre les expulsions dans les quartiers populaires de Philadelphie, sauvant le foyer d’habitants noirs comme blancs. Le syndicat rejoignit le mouvement émergeant contre les expulsions et le chômage, créa des coopératives alimentaires, soutint et fit la promotion de centres de contraception, et établirent des contrats avec des médecins de quartier pour ouvrir des cliniques.
Tous ces efforts servaient à souligner ce qu’une « société juste » voulait dire, et faire savoir au capital que les travailleurs refusaient d’être une classe mise à genoux. De nombreux syndiqués finirent par ressentir qu’ils se battaient pour la classe ouvrière toute entière. Au cours d’une grève sur le tas mémorable à la Bonneterie Apex en 1937, des centaines de travailleurs occupèrent l’usine tandis que des milliers d’habitants voisins remplissaient les rues pour montrer leur soutien. Leur victoire ultérieure, comme tant d’autres, dépendait de la solidarité de leurs collègues et de leurs voisins.
Les ouvriers-bonnetiers n’utilisaient jamais le langage dominant en parlant des prolétaires – de telles avances étaient obtenues à grand-peine, des droits durement obtenus. Les patrons avaient un « désir instinctif pour la domination » ; l’objectif du mouvement ouvrier était de frapper pour la liberté humaine en défendant et élargissant ces droits.

De par leur participation dans les activités sociales, les programmes éducatifs et la lutte contre les employeurs, les propriétaires et la police, les ouvriers-bonnetiers furent en mesure de créer un cosmopolitisme ouvrier, stimulant et organisant une base vaste voulant se dresser en faveur d’une société juste.

 

Nous sommes nombreux

Dans l’après-midi du 3 mars 1930, trente-cinq mille habitants de Philadelphie sortir faire l’éloge de Carl Mackley, un ouvrier de vingt-deux ans abattu par des mercenaires au cours d’une grève. C’était, d’après les mots du Public Ledger, « une des plus formidables manifestations de toute l’histoire du syndicalisme ».
Au plus fort de la cérémonie, les hommes et les femmes levèrent leur main droite et jurèrent de « continuer la lutte contre les bas salaires, la pauvreté et l’oppression » et de donner leur propre vie si nécessaire « afin que tous ceux qui peinent soient délivrés de l’esclavage industriel ».

Six ans plus tard, le journal Afro-Américain de Philadelphie parla de l’unité qui avait été réalisée quand il annonçait que des milliers de « travailleurs Noirs et blancs » manifesteraient à l’occasion du 1er Mai de cette année-là, représentant « toutes les religions, doctrines politiques et nationalités » présents dans un seul but : montrer la force des travailleurs.
L’American Federation of Full-Fashioned Hosiery Workers était un syndicat remarquable. Il a façonné une sous-culture radicale composée de la culture de l’Ère du Jazz – avec vêtements, danses et fêtes – et de piquets, d’éducation politique et de grèves. Leur postulat fut une des clefs de leur succès – qu’un meilleur monde soit possible, et que les gens ordinaires puissent se rassembler autour d’un plan d’action concert pour façonner ce monde. Le syndicat mit sa vision en pratique en luttant pour que des salaires justes, de meilleures conditions de travail, l’accès l’alimentation, à un logement et à une vie décente – soient droits pour tous les travailleurs, et pas des privilèges.
De pars de telles actions, les ouvriers-bonnetiers participèrent à forger un mouvement plus vaste, dans le quartier de Kensington et nationalement, qui poussa Franklin Roosevelt à répondre à au moins quelques préoccupations des masses laborieuses. Leur syndicat construisit le premier projet de logements ouvriers pendant le New Deal – nommé d’après leur premier martyr, Carl Mackley – qui ouvrit avec une crèche pour les enfants des travailleuses.

Les syndicalistes défendaient une vision du monde ambitieuse et prolétaire comme pré-requis pour l’avancée des droits de tous les travailleurs. « Nous croyions que nous devrions et pourrions avoir notre mot à dire quant à comment nous travaillons et vivons, que nous pourrions devenir des atlantes qui soutiendraient le monde sur nos épaules », expliquait un ouvrier. « Et pour un temps, nous l’avons fait. »
Le syndicat des bonnetteries et ses dirigeants étaient loin d’être parfaits. Les femmes ont dû se battre pour gagner une égale représentation au sein du syndicat, et, en particulier quand l’industrie commença à fortement décliner, quelques permanents se remirent à porter des stéréotypes de genre et soutinrent des campagnes douteuses pour sauver l’industrie. Néanmoins, le syndicat dans son ensemble conserva un fort attachement au syndicalisme de justice sociale tout au long de son existance. Des décénies plus tard, ses déscendants fusionnèrent en l’un des syndicats qui formèrent l’actuel UNITE-HERE(4).
Pourquoi cette histoire est-elle importante ? Le mouvement ouvrier est dans l’impasse depuis des décennies – mais il était dans un situation similaire au début des années 1930. Les ouvriers-bonnetiers de Kensington y répondirent en créant un syndicat dynamique et combatif – le genre de syndicat dont on a gravement besoin aujourd’hui. Ils ont montré que, quand la Gauche organisait les travailleurs autour de la perspective vibrante d’une meilleure société, avec un programme d’action concert, il était possible de vraiment changer les choses.
Un autre monde est toujours possible.

(1) Fédération américaine des ouvriers de bonneterie habillés sur mesure (toutes les notes sont du traducteur)

(2) Le Noble et Saint Ordre des Chevaliers du Travail, organisation de défense ouvrière pré-syndicale s’inspirant du modèle maçonnique et du compagnonnage.

(3) Type de bar clandestin pendant la prohibition, où le barman demandait aux clients de parler doucement (speak easy) pour ne pas attirer l’attention.

(4) Syndicat présent aux États-Unis et au Canada, rassemblant des travailleurs de l’industrie hotellière, de la restauration rapide, de la blanchisserie, de la logistique et des casinos.

Fin Article

Enregistrer

Publicités

Cette terre, à qui est-elle ?

Article original : https://roarmag.org/magazine/gentrification-displacement-race-portland/

Traduit par Alain T.

Par matt Hern.

 

EMBOURGEOISEMENT ET DÉPLACEMENT DE POPULATIONS

Pour comprendre les forces qui, à l’heure actuelle, défigurent nos villes, une analyse de classe de la spéculation foncière capitaliste ne suffit pas. Il nous faut parler des rapports de race.

 

Il n’est simplement pas possible d’évoquer les villes d’aujourd’hui sans parler de déplacements sociaux, et depuis quelques générations, la gentrification s’est affirmée comme étant un cadre largement connu pour comprendre les changements explosifs qui défigurent les villes de par le monde.
La gentrification s’est tellement répandue et banalisée qui beaucoup d’entre nous se sont résignée à l’inévitable capture des meilleurs parties de chaque ville par le capital. Nous pouvons tous voir les gentrifications autour de nous. Nous en connaissons l’odeur. Nous savons instinctivement quels quartiers sont vulnérables. La ville néolibérale est une ville vampirique et nous nous sommes tous habitués à ses habitudes alimentaires. Mais je suis convaincu que les langages dominants invoqués pour théoriser la gentrification aujourd’hui ne sont plus satisfaisants : ils sont nécessaires, mais pas suffisants. Pour comprendre les déplacements urbains contemporains, il faut un engagement plus nuancé avec les rationalités racialisées que ce qui circule actuellement dans la majorité de la littérature concernant la gentrification.

 

IL NOUS FAUT PARLER DES RAPPORTS DE RACE

Dans de nombreux endroits, des modèles de gentrification classique sur la base d’écarts de loyers sont clairement visibles : le capital et des acheteurs de propriétés identifient un potentiel de profit dans des quartiers particuliers et usent de leurs privilèges pour virer les résidents aux revenus inférieurs. C’est ce que tant de personnes reconnaissent immédiatement et identifient comme de la gentrification, et supposent inexorable : les communautés prospères et animées sont toujours vulnérable à la prédation du capital. Mais pour comprendre les contours des forces qui de nos jours déforment pratiquement toutes les régions urbaines, il faut plus qu’une analyse de classe de la spéculation foncière capitaliste. Il nous faut parler des rapports de race. Et il nous faut le faire dans le contexte des récits coloniaux en cours.

Les villes d’aujourd’hui sont définies par des modèles racialisés de déplacements et d’occupations, et il est essentiel de retracer ces généalogies pour riposter. A mes yeux, la plupart des critiques de la gentrification pataugent près du bord, se refusant à voir les modèles urbains contemporains comme de nouvelles transcriptions de plus vastes rationalités à caractère historique. Cette tendance à rendu tellement d’écrits et d’actions anti-gentrification sensibles à des évocations faciles et dépolitisées du « bien commun », une position faisant abstraction des déplacements racialisés et de l’accumulation coloniale, qui sont les fondations de pratiquement chaque ville.

On assiste aujourd’hui à de nouvelles articulations urbaines de bien plus vieilles histoires de suprématie blanche. Les grandes villes du monde ont toujours été financées par le pillage : construites sur des terres volées aux Indigènes, financées par le vol colonial de richesses, construites par des esclaves, financées par la spéculation et le mercantilisme continu. Chaque ville de par le monde est définie par de l’accumulation : l’accumulation de richesse et de ressources dans les centres de pouvoir et de contrôle. Dans une ère d’urbanisation sans précédent, cette accumulation insiste sur le déplacement : le capital se rue là où il veut, et nous autres n’avons qu’à nous tirer du passage.

PÉRIPHÉRISATION CENTRIFUGE

Vous connaissez le refrain. Il est si fastidieusement familier. Dans chaque ville où vous avez été, vous avez vu du déplacement. Vous le savez, chaque ville qui vous tient à cœur, la gentrification la mutile. Vous connaissez tellement de personnes qui ont été forcées à partir, tellement de quartiers qui ne ressemblent absolument plus aux endroits que vous avez aimé. Lais la gentrification est en train de prendre un (vaguement) nouveau vecteur, et on a vu émerger, durant la dernière décennie, une nouvelle forme dominante de déplacement racialisé : on pourrait l’appeler la périphérisation. A travers le monde, de nouveaux modèles de restructuration urbaine s’inscrivent avec férocité. C’est à la fois visible à l’œil nu et statistiquement vérifiable : les centres urbains sont dominés de manière croissante par des vagues de résidents et de résidences haut-de-gamme, des propriétés d’investissement, des incursions touristiques et toutes les infrastructures sociales, culturelles et architecturales qui les servent.

Dans les villes de Santiago à Séoul et Sofia et partout ailleurs, de nouveaux plans d’urbanisme et des circuits de capitaux récemment taillés, entraînés par la financiarisation et la tertiarisation, sont en train de remodeler les arrondissements et les quartiers centraux « premium », les rendant plus attractifs, plus vivables et plus animés. Et c’est pour ceux qui détiennent la puissance de feu financière que ces noyaux urbains sont rendus attractifs : un immobilier agile, des intérêts de marketing et pour les concepteurs, et de nouvelles formes d’occupation du capital – encouragés et graissé par des planifications urbaines progressives – réoccupent les villes, avec des effets frappants.
La rapidité de cette restructuration urbaine pousse agressivement toujours plus d’habitants moins privilégiés aux marges des villes, toujours plus loin des noyaux urbains, là où la marginalisation sociale est exacerbée par l’isolation physique et l’éparpillement. Ça n’a pas cours, bien sûr, à la même vitesse ou selon les même schémas partout – chaque ville manifeste ses propres particularités et tendances – mais dans tant de villes de par le monde, un phénomène frappant se tient : une périphérisation s’accélérant et augmentant des formes racialisées de ségrégation.

Cette refonte radicale des centres et des périphéries entretient une relation intime avec la banlieusardisation de la pauvreté et donc une racialisation proportionnelle de la plupart des banlieues et des périphéries des zones urbaines. En parlant des États-Unis, le Projet de Déplacement des Noirs déclare que «la proportion de la population noire vivant dans la plus grande ville d’une zone métropolitaine donnée a diminuée dans les vingt plus grandes zones métropolitaines du pays au cours de la dernière décennie. »
On peut être tenté de voir ça comme du simple déplacement – que la pauvreté autrefois emblématique (et pratiquement synonyme) des centre-villes dans de nombreux endroits du monde se voit retirée de manière centrifuge, et réorganisée sur les contours urbains – en barrios, villages de tentes, slums, shanty towns, gecekondus, favelas, chabolas, villages de squatteurs, banlieues – mais c’est bien plus compliqué que cela.
On ne peut comprendre le déplacement contemporain qu’en comprenant son contexte, celui de régimes urbains néolibéraux et agressifs. Avec le déclin de l’industrie et de la manufacture, leur délocalisation et leur marginalisation, les noyaux urbains ont été maintenant rendu disponibles pour de nouvelles formes de capital – et l’investissement résidentiel, typiquement via la « copropriation (1) » en est, de loin, la plus profitable, avec des zones centrales dominées par les roches et les employés peu qualifiés qui leurs servent, et tout le reste repoussé jusqu’aux bords.
Saskia Sassen utilise désormais le terme « d’expulsions », que je trouve utile par ce qu’il évoque. Le résultat nécessaire de l’accumulation massive entre très peu de mains, c’est qu’un grand nombre de personnes sont expulsées des centres, à la fois physiques et économiques, de richesse et de privilèges.

 

LE CAS DE « PORTLANDIA »

Laissez-moi vous donnez un exemple très précis de ce dont je vous parle. Prenons Portland, dans l’Oregon. Vous en avez probablement entendu parler, peut-être avez-vous vu les série Télé, où bien vous l’avez visitée. C’est un endroit populaire. Portland bénéficie d’une réputation enviable et rependue tant auprès des habitants que des voyageurs, des urbanistes ou des hipsters. Autrefois une ville fluviale disgracieuse, maintenant célèbre pour ses pistes cyclables, ses transports en commun, sa planification de voisinage, son éco-performativité et son vaste choix de gastronomie et de bières. Elle s’attire sans cesse toutes sortes de distinctions politiques et culturelles en sa qualité de la ville d’Amérique du Nord la visiblement mieux conçue : un joyau au milieu d’un panorama urbain Américain bien souvent déprimant.
Ou alors, vous pourriez penser à Portland après que les horribles agressions à l’arme blanche suivie d’un double homicide commis en mai 2017 par un seul suprémaciste blanc aient fait les gros titres partout dans le monde. Le choc causé par cet incident fut exacerbé par une série de violents rassemblements pro-Trump « pour la liberté d’expression » qui ont vu une forte résistance antifasciste. L’agitation racialisée a, une fois de plus, terni l’image de ce que beaucoup voient comme la ville la plus tolérante et « de gauche » d’Amérique du Nord.

C’était d’abord cette agréable réputation qui m’a attiré à Portland. J’ai commencé à y prendre des étudiants en urbanisme il y a plus d’une décennie, et j’ai été immédiatement frappé par toutes les choses dont parlent les gens quand ils parlent de Portland. Les bars, les vélos, la bière pas chère, la musique, les transports pratiques, les bons voisinages. Que demander de plus ? Ce n’est qu’après y avoir regardé de plus près que mes doutes latents se sont transformés en une interrogation pleine et entière. En y regardant à deux fois, une des premières choses que j’ai remarqué, c’est que Portland est vraiment, vraiment blanche. En fait, c’est, à tous points de vue, la ville la plus blanche d’Amérique du Nord, qu’importe la taille, et pas besoin de longues recherches pour voir que ce n’est pas par hasard : Portland a été – est est- conçue ainsi.

En 1940, Portland était composée (incroyablement) de plus de 98% de blancs, et avec l’arrivée au compte-goutte de populations plus variées après la Seconde Guerre Mondiale, la ville canalisa agressivement sa population Noire dans un des petits quartiers nommé « Albina », à l’aide de groupements officiels et officieux de responsables administratifs, de propriétaires, d’assureurs et d’experts. Dès que des Noirs tentaient de sortir de ce quartier, ils se voyaient sévèrement confinés par toute une gamme de contraintes allant de la violence physique à des dissuasions économiques et des restrictions légales. Au même moment, les banquiers les agents immobiliers imposèrent la ségrégation, de crainte que des Noirs habitant d’autres quartiers ne mènent à de la « destruction de valeur ». Dès 1960, quatre habitants Noirs de Portland sur cinq vivaient dans une zone d’Albina de 6,5 kilomètres quarrés et ses quatre écoles primaires étaient composées à plus de 90% de Noirs. Tandis que les habitants Noirs étaient confinés dans ce quartier précis, on leur refusait d’ordinaire des prêts bancaires nécessaires pour acheter leur maison ou pour la réparer, par le biais du redlining2, signifiant que le parc immobilier du quartier tomba en ruines. Albina est le résultat d’une stratégie classique de confinement et de désinvestissement : un un retrait systématique et continu du capital privé et public qui a mené à un déclin lent mais global de la communauté.

Vers la fin des années 80, après plusieurs générations de ségrégation de facto et un manque de soutien, la communauté se retrouvait assez fragile pour que, dans un scénario classique d’écart de loyer, elle serait prête pour de nouveaux investissements. Albina était parfait pour la gentrification : de nombreux logements à bas prix qui, s’ils tombaient en décrépitude, étaient prometteurs ; la communauté tenait du ghetto mais était bourrée de « charme historique », et il se trouvait juste de l’autre côté du fleuve, très près du centre-ville. Les jeunes blancs étaient prêts, désireux et impatiens – sciemment et/ou par ignorance – à profiter de la combinaison de ségrégation historique, du traumatisme de la communauté et du désinvestissement permanent du quartier.

 

UN TERRAIN DE JEU BLANC ET LIBÉRAL

En 1993, la Ville de Portland a publié un plan officiel de communauté pour Albina, appelant à une vaste revitalisation du quartier. Ils décidèrent d’une série de mesures destinées à déplacer les habitants existants et apprêter la zone à de nouveaux investissements. Et ce fut extraordinairement efficace. En 1990, un peu moins des trois-quarts des habitants d’Albina étaient Noirs. A peine 20 ans plus tard, ce nombre était tombé à moins de 25 pourcents et par toutes les mesures, qu’elles soient officielles ou vernaculaires, continue de chuter sévèrement et constamment depuis. Au cours d’une courte d’une courte génération, plus de 10000 Noirs ont été déplacées hors d’Albina. Et il ne s’agissait pas que des Noirs se faisant expulser ; dans un même temps, les blancs emménageant à leur place – très souvent littéralement. Au sein du secteur de recensement correspondant grossièrement à ce que la plupart des gens identifient à Albina, la population de résidents s’identifiant comme « white-only » a flambé de 23 pourcents à un cheveu en dessous de 60 pourcents, avec des gains proportionnellement spectaculaires à travers le spectre économique. De nouveaux commerces et de nouvelles caractéristiques de conceptions communautaires sont venues les servir, et la valeur immobilière ainsi que les loyers ont grimpés en flèche, le prix du logement ayant triplé et parfois quadruplé (!) rien qu’entre 1990 et 2000.

SÉGRÉGATION RACIALE – Dans les villes américaines : les 4 villes les plus discriminantes – La ségrégation raciale est encore une réalité quotidienne dans de nombreuses villes des États-Unis. Les zones métropolitaines principales sont le foyer de 28,7 millions de Noirs Américains, dont presque un quart vivent dans des quartiers séparés, où la population Noire est d’au moins 80 pourcents. Statistiques : Population Noire dans les quartiers Noirs / Population Noire / Taux de pauvreté chez les Noirs / chez les blancs

La population Noire qui fut expulsée d’Albina ne s’installa pas, pour une vaste majorité, dans des zones plus agréables. Ils furent poussés en marge de la ville, dans les périphéries de banlieues où des logements abordables étaient disponibles, mais où manquaient largement toutes les infrastructures civiques pour lesquelles Portland est célèbre. Mais, en plus de tout cela, les foyers Noirs ne se sont pas regroupés en une seule zone. Ils furent éparpillés et dispersés, afin qu’il ne reste plus un unique quartier à « majorité minoritaire » à Portland, qui du reste pourrait bien être la seule grande ville d’Amérique du Nord à pouvoir le revendiquer. Le Portland qui est célèbre pour sa convivialité et son activité culturelle est maintenant le domaine exclusif de nantis blancs. Ce phénomène ne doit pas être compris comme le résultat de circonstances regrettables ou comme de la malchance, mais comme un effort délibéré et méthodique.
Étant donné l’ensemble de l’histoire de cet état, cette histoire n’est en rien une surprise. Comme le décrit l’historienne et auteure Walidah Imarisha : « L’Oregon a toujours été une expérience utopique blanche. Ces mêmes sentiments voyant l’Oregon comme une patrie blanche se répercutent aujourd’hui : la notion de Portlandia comme terrain de jeu blanc et libéral. » L’état a une histoire longue et sordide de discrimination officielle vis-à-vis des Noirs, des Juifs et des Asiatiques (trop longue pour être entièrement référencée ici) et, bien sûr, toute cette longue histoire raciste s’est affirmée à sur la base du vol des terres Indigènes.
L’état de l’Oregon était notoire pour la brutalité des colons à l’encontre des habitants indigènes (même pour une époque de barbarie coloniale rependue et officiellement approuvée). En 1850, l’Acte de Donation des Terres d’Oregon retira de force tous les Indigènes et offrit leurs terres gratuitement à n’importe quel colon blanc, et ceux-ci s’en octroyèrent 10 millions d’hectares, incluant l’actuelle ville de Portland (la ville fut intégrée en 1851). Voila la fondation de cette ville.

Quand ce maniaque raciste assassinat des gens dans un train, ou quand l’alt-right se rassemble agressivement au cœur de la ville, nombreux sont ceux à pointer du doigt le climat national Trumpien, un climat d’intolérance qui cultive de tels actes. Je pense que c’est vrai dans bien des aspects, mais les choses vont bien plus loin. Cet acte odieux, tout comme la dispersion permanente de la population Noire d’Albina, doit être compris au sein du contexte de l’histoire de racisme et de déplacement continue de l’Oregon. Portland n’est pas une triste anomalie. Je ne raconte pas là l’histoire de cette ville, bien trop brièvement, pour tirer gratuitement sur un endroit irritant et prétentieux (d’accord, peut-être un peu) mais parce que cette histoire est représentative de ce qui se passe dans les villes de par le monde.

 

LA RUÉE VERS L’OR

 

La « grande ruée mondiale vers les villes », tellement encensée, dont on vous parle tellement – l’affirmation que la population mondiale est, pour la première fois de l’Histoire, à plus de 50 pourcents urbaine- est plus ou moins vraie, mais surtout passe sous silence ce qui se déroule vraiment. Cette affirmation est hautement contestable et nécessite une définition intenable de où la ville commence et où elle s’arrête. Il est vrai que nous sommes au milieu d’une période de croissance urbaine féroce, mais la vaste majorité de cette population urbaine se trouve en faite à la périphérie, là où les infrastructures qui font d’un endroit une « ville » sont largement absentes. Et bien sûr, ce sont toujours les populations les plus marginalisées, et typiquement les plus racisées, qui font les frais de cette périphérisation.

Ces formes reconstituées de déplacement ne sont pas nouvelles : elles articulent des tendances urbaines ségrégationnistes de longue date, mais les modèles sont nouveaux et souvent surprenants. A ce jour, la gentrification et les déplacements urbains exigent un ensemble de résistances agiles et flexibles qui sont prêts à creuser assez profondément pour prendre en considération les fondations historiques sur lesquelles les expulsions actuelles reposent. La gentrification ne suffit pas à décrire les déplacements de populations contemporains : il nous faut comprendre les modèles historiques d’accumulation et d’expulsion, et faire directement face aux vols – de terres, de corps et de capital – qui ont construit nos villes. Pour cela, il faut un ensemble de résistances quelque peu différent de ce qui est typiquement invoqué à l’heure actuelle. Voila quelques idées pelle-mêle que j’ai à proposer, selon ce que la résistance exige :

  1. Dans le cadre du travail anti-déplacement, il faut faire très attention quand on invoque « le bien commun» en tant qu’antidote tout-usage contre la ville néolibérale. C’est un terme malléable mais trompeur qui, bien trop souvent, aplatit les subjectivités pour en faire une seule « communalité » grisâtre, aux subtilités et à l’histoire inexistante. Les exigences de justice du «bien commun» échouent bien trop souvent. Quand on parle de communalité, il faut prendre en compte l’incommensurabilité et les différences, et reconnaître les strates historiques de violence et de spoliation qui imbibent toute terre. Prétendre à la « communalité » ne peut pas recouvrir ou nier l’historicité. Invoquer les communs n’efface pas l’ardoise. Nous n’avons pas tous, ni ne méritons tous, un accès égal à n’importe quelle parcelle de terre. Toute revendication à ou pour des biens communs doit d’abord adresser la question des expulsions, c’est à dire que le bien commun doit se faire sur la base du rapatriement et des réparations.
  2. Chaque militant doit rejeter tous ces arguments merdiques qui accusent « les étrangers » d’être responsables de ce qui rend les villes hors de prix. Il y a toute une sorte d’arguments dangereux et lâches qui tournent, arguant que ce sont des « étrangers » et des «fonds étrangers » qui sont véritablement derrière les crises du logement qui gangrènent tant de villes. Rien n’est plus faux. Le problème de nos marchés du logement, c’est que ce sont des marchés, prenant la terre et les habitations pour en faire des propriétés avec lesquelles spéculer et faire du profit. Les origines éthniques ou nationales de n’importe quel acheteur, qu’elles soient réelles ou imaginées, ne font aucunes différences. Les causes de nos crises actuelles sont la spéculation, faire du profit sur des abris, les gouvernements en défaut de leurs obligations s’assurer des loyers abordables, et des régimes de politiques qui privilégient en permanence les plus riches d’entre nous. N’invoquez pas une xénophobie voilée sous couvert de se préoccuper de l’inégalité.
  3. Une résistance créative demande que nous remettions en questions toute valorisation facile de la propriété du logement. Transformer des terres en propriétés est au cœur de politiques foncières néolibérales décousues, et répandre la propriété foncière n’est pas désirable. Comme le présente Matt Desmond à propos des États-Unis : « La division propriétaire-locataire est aussi saillante que n’importe quelle autre dans ce pays, et cette division est le résultat historique d’une habileté politique à protéger et promouvoir l’inégalité. » Le rêve d’une nation de propriétaires est un cauchemar de spirales d’inégalité, de marchandisation de tous les coins et recoins de nos vies, et l’implacable fétichisation de la propriété. La sécurité de tenure peut être accomplie de toutes sortes de façons et une politique imaginative liée à des politiques agressives non-marchandes peuvent permettre la sécurité et l’indépendance auxquelles prétend la propriété, tout en répudiant le mercantilisme de la terre. Les instruments politiques sont déjà connu et facilement compris : la taxe foncière unique, des logement coopératifs, le régime de participation limitée et partagée, des fiducies foncières communautaires, des logements municipalement socialisés et beaucoup d’autres sont autant d’outils et d’initiatives politiques largement disponibles et largement compris. Tout ce qui manque, ce sont de la volonté et du pouvoir politique.
  4. Il est vital de respecter le fait que chaque quartier a ses courbes uniques et ses propres histoires. Prenez le temps de les comprendre et d’écouter attentivement les voix qui y vivent, même si ce sont des voix qui ne vous sont pas familières ou qui ne vous mettent pas à l’aise. Cherchez et écoutez particulièrement les anciens. Et plus particulièrement les anciens dont les voix ont été marginalisées. Trop souvent, les nouveaux arrivants quelque part se pointent avec toutes sortes d’énergies ambitieuses et ne tiennent pas compte des avertissements qu’ils auraient dut voir tout autour d’eux. Je suis entièrement coupable de ça : mes prétentions de militant jeune et frais, combinées à une arrogance de gamin blanc ont certainement causé des dégâts dont je ne me suis même pas rendu compte en faisant n’importe quoi. A mon arrivée dans le quartier où nous sommes locataires depuis 25 ans, je pétais la forme et j’étais prêt à militer. J’ai lancé toute sortes d’initiatives et de projets, petits et grands, au sein d’une communauté que j’aime toujours, et si beaucoup, voire la majorité de mes efforts ont porté leurs fruits, de nombreuses répercussions se sont montré très mitigées. Dans le contexte de marchés de propriété capitaliste, tout ce qui « améliore » un quartier – ce qui le rend plus fun, plus funky, plus vivant, plus sûr, mieux desservi – peut aussi le rendre plus vulnérable au capital. Si notre militantisme et notre organisation doit être efficace à long terme et résister légitimement au déplacement, écoutons attentivement ceux qui sont déjà là.
  5. La plupart d’entre nous, et plus particulièrement les blancs, devons être vigilants vis-à-vis de nos privilèges. Ceci, également, est bien-sûr quelque chose que j’ai trop souvent ignoré, en dépit de toutes mes intentions prétentieuses. Mais ne laissons pas l’introspection devenir de l’égocentrisme : la paralysie est inutile. Sortez-vous de cette merde, et demandez toujours qui parle pour qui, qui n’est pas entendu, où votre voix peut résonner. Réfléchissez bien à quand et comment vous parlez, et quand et comment vous écoutez. Trop souvent, l’anti-gentrification n’arrive pas à poser des questions plus approfondies sur qui mérite d’occuper quelle terre, et sur quelle base.
  6. Faire attention et écouter ce qui est déjà en place est des plus décisifs dans le cas de ceux qui viennent de s’installer. La gentrification et les déplacements urbains sont toujours intimement liés à des racialisations plus profondes et toujours liés à des logiques coloniales – et dans notre cas ici en Amérique du Nord, des rationalités de colons. Écouter ce et ceux qui sont déjà là veux dire écouter des voix indigènes. Trouvez le moyen d’écouter interlocuteurs, des militants et des universitaires indigènes. Prenez du temps, puis encore plus de temps, pour écouter ce que les résistances indigènes à la colonisation ont à dire, et apprendre comment votre organisation peut commencer à partir de là. Notre résistance à la gentrification doit être informée par la rematriation3 des terres indigènes et les réparations coloniales, et être un outil pour les soutenir : on ne peut pas avoir de résistance légitime au déplacement sans remettre au premier plan l’origine du vol de terres.
  7. Je pense que l’énergie politique pour résister au déplacement doit rester en-dehors de l’État, de l’organisation par des partis politiques et l’épuisement qui s’en suit. Méfiez-vous de toutes revendications étatistes, mais ne soyez pas dogmatiques. Pour avoir une véritable diversité de tactiques, il faut adopter un large panel d’engagements et être prêt à tout inclure, de l’action directe à l’organisation politique conventionnelle. Ne vous emmêlez pas dans de fastidieuses postures « État contre anti-État ». La fidélité à un endroit et des voisins – les gens comme le reste – exige une politique agile et imaginative, prête à essayer, échouer, et essayer encore. Les formes d’une résistance effective sont toujours en mouvement : soyez flexible à votre tour, et n’ayez pas peur d’essayer quoi que ce soit.
  8. Et pour finir, je voudrais suggérer que les meilleurs résistances au déplacement nécessitent, simultanément, criticité et construction. Il faut une relation de « pousser-tirer » permanente vis-à-vis de l’organisation, et les réponses aux relations de propriété capitalistes prédatrices ne peuvent pas être de la simple nostalgie. Lutter contre le déplacement est lié à la pensée et la construction d’alternatives réelles. Pour moi, ces alternatives doivent toujours revenir à des relations non-marchandes à la terre – et ces relations existent, ont existé et peuvent sûrement exister de nouveau dans chaque coin du monde. La domination – par les rationalités coloniales et/ou capitalistes – n’est pas une fatalité, mais c’est à nous d’articuler et de construire quelque chose d’autre. Penser et travailler en-dehors du marché est à la fois très dur, et pas du tout.

 

 

(1) « Condoization » – processus légal de transformation d’un nombre donné de logements (que ce soit une maison à plusieurs appartements ou un bâtiment résidentiel) en copropriété – (Toutes les notes sont du traducteur.)

Fin Article

Enregistrer

Les oubliés de la République

crassier rougehiver2015bandeauPublié dans le Crassier Rouge de l’hiver 2015

Par Hedi Z.

 

On les appelle, à juste titre , les oubliés de la République. À l’heure où le succès militaire de la Seconde Guerre Mondiale est attribué essentiellement aux troupes anglo-saxonnes, triste est le sort des soldats africains dont la mémoire refait uniquement surface pendant les commémorations nationales.  Pourtant, entre juin 1940 et mai 1945, ils sont plus de 550 000 à fouler le sol français et italien dans le cadre des différentes offensives menées par « les armées de libération ». Algériens, tunisiens, marocains, sénégalais… C’est près de 60 000 hommes qui n’en reviendront pas et qui périront pour un pays qui les oubliera 60 ans plus tard et qui marquera cet oubli par une stigmatisation perpétuelle de leurs descendance.

Nous sommes en août 1944 et une armée de 300 000 hommes vient de débarquer dans le sud de la France. Cette armée, c’est l’armée d’Afrique. Son rôle ? Ouvrir un deuxième front après le débarquement en Normandie du 6 juin 1944.

Ces hommes libéreront presque tout le sud de la France. L’offensive planifiée prévoyait de débarquer en Provence puis de remonter le Rhône pour rejoindre le reste des troupes alliées de libération. En moins d’un mois, ils libéreront Gap, Grenoble, Toulon, Montélimar, Marseille puis Lyon jusqu’à rejoindre les troupes du Front de l’Ouest le 12 septembre. Une partie des hommes qui composaient cette armée pris aussi part à la libération de Paris.

Malgré cette réussite et la participation évidente des pays africains dans la libération française , leur participation est à peine évoquée dans les livres scolaires et l’hommage qui leur est rendu est risible. Jusqu’en 2006 et la sortie du film « Indigène », une grande partie de la population n’avait aucune idée du rôle central joué par les combattants des colonies dans le processus de libération.

D’esclaves à chairs à canon, pour finir colonisés, et nos propres enfants ont finis diabolisés.

Idir et Disiz la peste – Médailles en chocolat

Plus qu’un oubli historique et politique, l’État Français ira plus loin en distinguant de manière ethnique, et donc discriminatoire, les pensions des anciens combattants. Tandis qu’elle s’élève à 620 euros pour un Français, elle est en revanche de moins de 150 euros pour un « Indigène ». Aussi, comment ne peut-on pas faire le parallèle avec le comportement impérialiste de l’Etat Français en Algérie ou encore au Sénégal dans sa répression face aux luttes populaires d’indépendance de ses colonies.

L’Etat Français, en créant une différence dans les rétributions a oublié sa dette morale et a fait payer au prix fort la perte de « ses » colonies à la sortie de la 2nde guerre mondiale.

À l’heure où une France amnésique bascule peu à peu vers un repli identitaire, à l’heure où l’extrême droite est perçue par une partie de la population comme le seul exutoire face à un système capitaliste liberticide qui prône la division des masses en occultant une partie de sa propre histoire, il est nécessaire de réhabiliter la mémoire de ces hommes et ces femmes qui combattirent et moururent au profit d’une guerre qui n’était pas la leur.

En racialisant le concept d’identité, l’Etat Français accentue fatalement une dangereuse fracture sociale et vient définitivement souiller la mémoire de « ses » anciens combattants..

Corée du Nord : Quand les menacés deviennent les menaçants

Par Nicolas K.

Ces dernières semaines, les médias, s’alignant sur les positions américaines, nous répètent que la Corée du Nord souhaite envoyer des missiles sur les Etats-Unis et déclencher une guerre dans la péninsule coréenne. De plus, les Etats-Unis, la France et les pays occidentaux continuent de dénoncer la « menace nucléaire» nord-coréenne.

Il convient de rappeler que la République Démocratique Populaire de Corée est un pays pacifique, ne représentant aucune menace pour la paix mondiale et n’ayant jamais fait la guerre dans un pays étranger, alors que les Etats-Unis disposent de plus de 30.000 soldats stationnés en permanence en Corée du Sud, ainsi que de différentes armes prêtes à l’emploi. Les Etats-Unis organisent également chaque année avec la Corée du Sud des exercices militaires grandeurs natures, qui sont de véritables simulations d’attaques de masse de la RDPC. Ces manœuvres annuelles ont par ailleurs un impact très négatif sur l’économie de la Corée du Nord. Des millions de dollars sont dépensés chaque année par les Etats-Unis pour l’entretien et le développement de ce dispositif militaire en Corée du Sud et ce budget est en constante augmentation. Plus récemment Donald Trump a annoncé que des frappes, potentiellement nucléaires, contre la RPDC étaient envisageables et qu’un sous-marin américain était en mouvement vers la péninsule. Les déclarations belliqueuses des États-Unis constituent une grave menace pour la paix dans la région.

Les Coréens n’oublient pas la guerre de Corée, il y a 67 ans, qui a fait plus d’un million de morts, et où les Etats-Unis et leurs alliés de l’OTAN et de Corée du Sud ont utilisé des armes chimiques, ainsi que du napalm, le plus souvent et de manière délibérée sur des populations civiles. Il y a eu plus de bombardements américains pendant la Guerre de Corée que dans toutes les batailles du Pacifique contre le Japon impérial durant la Seconde Guerre Mondiale. Des villes entières, des routes, des usines ont été détruites et de nombreux crimes de guerre ont été commis mais n’ont jamais été condamnés par la communauté internationale. A l’époque certains généraux américains étaient même partisans de l’utilisation de l’arme nucléaire en Corée, quelques années après avoir ciblé Hiroshima et Nagazaki au Japon où des centaines de milliers de civils innocents sont morts.

La position de la RPDC à l’ONU est claire depuis de nombreuses années : elle était prête à arrêter son programme nucléaire et à retrouver le chemin vers la paix s’il y avait un désarmement nucléaire de toutes les puissances qui ont la bombe ainsi qu’un arrêt des exercices militaires conjoints entre les Etats-Unis et la Corée du Sud. De nombreuses démarches pour la paix et la réunification du pays avaient même étaient engagées entre le Sud et le Nord dans les années 2000. Néanmoins, face à la politique impérialiste des Etats-Unis dans le monde, accentuée ces dernières années, et face à son refus de respecter ces conditions, la République Démocratique Populaire de Corée a été contrainte à se replier sur elle même. Elle a été contrainte aussi de poursuivre son programme nucléaire qui bien que critiquable lui assure une dissuasion crédible lui évitant de connaître le même sort impérialiste que les Etats-Unis ont réservé à l’Irak ou la Lybie. Mais aujourd’hui on nous fait croire que ce sont eux qui représentent une menace pour la paix !

NON, à l’impérialisme ! NON, à l’arrogance de Donald Trump qui met en péril la paix en Corée et dans le monde !

OUI au désarmement nucléaire unilatéral et à l’arrêt des exercices militaires conjoints entre les Etats-Unis et la Corée du Sud !

Fin Article

Psychopathologies et Capitalisme

Par Céline V.

lenine
Photo : V. I. Lénine, le 1er mai 1920, lors de l’une des deux commémorations qui se tinrent à Moscou ce jour-là : l’une en l’honneur de Karl Marx, l’autre « à la gloire du travail libéré » – Archives centrales de l’Institut du marxisme-léninisme

 

La dépression est une vaste épidémie bien couverte par le libéralisme rongeant toujours plus la santé des corps qui ne peuvent être pensé indépendamment du Capitalisme. Il en va de même pour la souffrance psychique. Plusieurs constats mènent au même rapport : Il y a une net augmentation et une multiplication de la consommation d’anxiolytiques et d’antidépresseurs au cours de ces dernières décennies, et sans pour autant empêcher l’augmentation de suicides et des comportements agressifs associé au mal-être.

L’explosion du profit en faveur de l’industrie pharmaceutique n’est pas pour déplaire à la société consumériste dans laquelle nous vivons. Ce qui conduit à multiplier par quatre, le nombre d’entités psychopathologiques pour ces quatre dernières décennies. C’est-à-dire que des diagnostiques ont été posé sur des hommes et des femmes les qualifiant par leurs psychopathologies. On en comptait 103 en 1952, on en dénombre 392 en 1994. Ceci, sans oublier de multiplier par sept le nombre de dépressions officialisées par des médecins pour ces deux dernières décennies. Cette technologie de pouvoir que constitue la nouvelle politique de santé mentale, en participant à une expertise généralisée des comportements dîtes « anomaliques [1] », transforme la psychiatrie et la psychologie en simple gestion sociale et en maintenance administrative des populations à risque dont le profil différentiel s’établit toujours davantage sur la bases des critères neurogénétiques [2] au dépend de la véritable souffrance psychique et sociale. Les malades et les troubles ont remplacé le symptôme propre à chaque individu. Le DSM [3] étale sans principe et désigne sans vergogne comme autant d’anomalies à redresser ou à éliminer : simplement parce qu’elles dérogent à un idéal sanitaire et fascisant, parce qu’elles dérangent un ordre médical mondialisé. Idéal et ordre qui doivent plus à un calcul de rentabilité financière qu’à la prise en compte des maladies et à l’accueil de la souffrance (sans parler de la prise en charge des malades et de l’accompagnement des sujets). On nous dresse ensuite une liste hétéroclite, révisable au gré des lobbies : de l’anorexie-boulimie en passant par l’anxiété, la phobie, l’hyperactivité et la dépression.

Comment se traitent ces pathologies nouvelles, comment y répond-on d’ordinaire ? On pourrait établir le long répertoire de ce qui se répand dans notre monde et notre époque : les violences étatiques et capitalistes dont la violence psychique du travail qui est comble de l’exploitation, industrie de la mort, œuvre d’anéantissement. C’est ce à quoi ont mené et ramèneront, inévitablement et fatalement, la marchandisation de l’humain et celle du vivant, du management des relations humaines à la gestion des ressources humaines, du brevetage au clonage, dont le capitalisme se fait un mérite. La mort est son métier et le psychologue en est un des nombreux collaborateurs.

La souffrance psychique au travail provoqué par l’aliénation aux systèmes de productions compétitifs est gérée par les entreprises par la promotion des risques psychosociaux. Le psychologue du travail est instrumentalisé à des fins de légitimation de la dégradation des conditions de travail. La transformation – pourtant importante – des modes de management, ni les catastrophiques techniques d’évaluation pipées, ni la mondialisation, et encore moins les modalités de productions de l’entreprise ne sont remises en cause. Lorsque le travailleur souffre psychiquement d’une dépression, d’un Burn-Out, d’un stress trop intensif, on appelle un psychologue et on espère de lui qu’il fasse du contrôle social. Et pour cela, le psychologue est formé et apte à faire du contrôle social et de la gestion sociale en Entreprise. Le processus est individualiste et libéral, c’est-à-dire qu’on minimise la responsabilité de l’Entreprise au profit d’une psychologisation des pathologies dîtes du « Narcissime ». : là où la mise en avant du « moi je » répond au culte de l’individualisme. Ce sont les idéaux d’indépendance et d’autonomie qui accroissent en fait l’aliénation du moi, c’est-à-dire sa soumission, sa servitude et sa servilité envers les modes et les opinions. Par le statut d’« Expert d’inhibition de la souffrance psychique », le psychologue devient complice de la « pérennisation » du mal-être au travail et se gargarise d’être « le catalyseur » du travail psychique du « sujet » vers la voie de la Libération et de l’Emancipation.

Que devrait-elle être le rôle du Psychologue alors ? Arrêter de justifier la légitimité de notre système, toujours re-contextualiser le mal-être de la personne prise en charge afin de traiter sa souffrance en partant de l’intrinsèque vers l’extrinsèque, être porteur de discours et acteur à propos d’émancipation psychique, s’épancher vers une forme d’organisation collective psychique réduisant les pulsions « consuméristes » et tendant à un épanouissement individuel et collectif…

Au mieux, dans une société idéale, le psychologue n’existera pas.

Références :
L’individu Ingouvernable – Roland Gori
Les Enjeux psychiques du Travail – Pascal Molinier

[1] Ce qui paraît anormal d’après les références psychanalytiques dans « le somatique » d’une personne.
[2] Porteurs d’un gène qui déclencherait une maladie psychique ou dégénérative.
[3] Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux. Ce manuel classifie les psychopathologies en fonction de critères bien définis.

Fin Article